Surprofits du CAC 40: mais pourquoi la gauche est presque muette?

Champagne ! En 2010, les profits des sociétés du CAC 40 ont doublé pour atteindre la somme faramineuse de 83 milliards d’euros. Et une bonne moitié de cette somme devrait tomber dans l’escarcelle des actionnaires. Mieux, notre bien aimé Bernard Arnault, héros de notre vaillante industrie du luxe, s’est hissé à la quatrième place des grandes fortunes de la planète. Il occupe même le rang enviable de l’Européen le plus riche du monde. Autre incroyable scandale : au sein du CAC 40, les banques réalisent des profits spectaculaires : presque 8 milliards pour la BNP-Paribas, 4 pour la Générale. Or l’Etat, c’est-à-dire chacun d’entre nous, leur a sauvé la mise voici deux ans en garantissant leurs avoirs et en leur prêtant de l’argent à des taux ridiculement bas. On voit mieux rétrospectivement, l’arnaque sarkozyste lorsque, à la télévision, le Président est venu nous dire que les prêts de la France aux banques ne nous coûteraient rien. En réalité, elles auraient pu rapporter bien davantage au pays si le gouvernement, au lieu de prêter, s’était introduit dans le capital des banques en danger.

Oui mais tout cela, c’est du passé. Et l’éditorialiste des Echos de s’inquiéter : comment se pourrait-il, « cher âmi », que ces bonnes nouvelles de la bonne santé de nos belles entreprises soient si peu partagées par le pays profond qui semble sombrer dans une mélancolie générale dont nous parviennent chaque jour de nouveaux indices ?

Cette information-là, sur l’insolente prospérité de nos grandes entreprises, n’a pas fait la une de nos journaux, surtout ceux de gauche qui s’empressent de regarder ailleurs dès qu’il s’agit d’économie. A-t-elle au moins fait l’objet de commentaires ou de déclarations de nos hommes et femmes politiques ? Ne sommes-nous pas à un an du scrutin présidentiel, en droit de débattre de ce contraste entre l’éclatante prospérité des actionnaires et la médiocre situation des salariés, des chômeurs et des jeunes ?

On a été voir. Et on n’est pas déçu du voyage. Que l’UMP ne communique pas sur les profits du CAC 40, nul ne s’en étonnera. Mais la gauche ?

Eh bien cette fois-ci, la gauche s’y met. Un peu. Si Mélenchon n’a pas (encore) traité le sujet sur son blog, si le NPA s’est contenté d’un communiqué, hier matin, jeudi 10 mars sur France Inter, Jean-Marc Ayrault, patron des députés PS et proche de François Hollande, a lui dénoncé (mais sans trop s’appesantir tout de même) les « super profits du CAC 40 » et rappelé l’importance de « la question du partage du fruit de l’effort ». Certes, mais comment ? Faut-il un impôt spécial crise aux actionnaires pour les faire contribuer au redressement national ? Augmenter le Smic ? Indexer le taux d’imposition des grandes entreprises sur leurs contributions aux investissements ? Nous n’avons rien entendu de tout cela. Du coup, répétée comme un mantra, cette dénonciation peut même faire passer le plus libéral des responsables politiques pour un ultra gauchiste en puissance. Mais la dénonciation ne suffit pas. Il faut comprendre comment et, surtout, à quel prix pour les salariés, de tels profits sont possibles ? Et avoir aussi des propositions à avancer.

Heureusement, ce même jour, un autre hollandiste, Michel Sapin, en sa qualité de secrétaire national à l’Economie du Parti socialiste a eu la bonne idée de revenir sur les « dividendes records des groupes du CAC 40 » au travers d’un communiqué : « Il est temps de mettre un terme au divorce entre les superprofits de quelques-uns et le recul économique et social pour tous les autres, écrit-il. Des solutions existent. Les bénéfices réalisés par les grandes entreprises ne doivent pas uniquement servir à verser des dividendes. Ils doivent servir à financer l’investissement, à créer des emplois et à relancer la politique salariale. Pour cela, le Parti socialiste propose de moduler le taux de l’impôt sur les sociétés selon que les bénéfices sont distribués sous forme de dividendes ou de rachats d’actions, ou servent à financer l’investissement, à créer des emplois ou à augmenter les salaires. »

Voilà une belle et riche idée. Car si les dividendes des 40 du CAC sont si élevés, c’est notamment parce que ces entreprises-là ne paient que 8% d’impôts sur le bénéfice des sociétés quand la norme se situe pourtant à hauteur de 33% ; 33% c’est le taux d’imposition auquel sont assujettis ces milliers de PME si longtemps oubliées par le Parti socialiste. Encore que. Martine Aubry, à la manière de Jean-Marc Ayrault, évoque parfois leur sort, à la volée. Comme elle évoque, souvent dans la foulée, mais toujours à la volée, la nécessité d’une véritable « politique industrielle » pour les aider. Le PS dispose d’ailleurs d’un éventail de 54 propositions pour « refaire de la France une grande nation industrielle ».

Cette semaine, les leaders de gauche ont donc adopté un ton grave pour s’inquiéter de la montée du leader populiste Marine Le Pen. Mais comment la contrer si les partis de gauche demeurent si peu diserts sur une question aussi fondamentale ?

Car les profits du CAC devraient être l’occasion de poser trois questions :

– Celle de la fiscalité privilégiée de ces groupes. On l’a vu : plus leur centre de gravité se déplace hors de France, moins ils payent d’impôts même sur ce qu’ils déclarent en France, en fonction d’un chantage implicite scandaleux : si vous nous imposez trop, nous installons notre siège social ailleurs…

– Celle de la répartition des efforts pour le redressement des finances publiques ; puisque, selon François Hollande et les autres, la situation des finances publiques est catastrophique, pourquoi ne pas instaurer une contribution exceptionnelle prélevée sur les dividendes et les plus-values mobilières ?

– Celle du traitement inacceptable que les grands groupes imposent aux PME qu’ils esclavagisent en les obligeant sans cesse à baisser leurs prix sous la menace de faire appel à d’autres sous-traitants.

Si la gauche souhaite réellement se distinguer de la droite et du FN, elle doit montrer qu’elle a changé depuis ce temps où le gouvernement Jospin déroulait le tapis rouge devant Messier et Vivendi ou EADS et Lagardère. Apparemment, ce n’est pas gagné.

Philippe Cohen et Gérard Andrieu, Marianne

http://www.marianne2.fr/Surprofits-du-CAC-40-mais-pourquoi-la-gauche-est-presque-muette_a203673.html

Advertisements

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
This entry was posted in News and politics. Bookmark the permalink.

One Response to Surprofits du CAC 40: mais pourquoi la gauche est presque muette?

  1. Margaux Bastillette says:

    Me voilà franchement décue.J’ai contribué à faire élire François Hollande au second tour seulement parce que je voulais croire ai changement qui était annoncé et à la conception d’un gouvernement irréprochable. Quelle déception de constater que François Hollande fait le choix en tant que 1er ministre Jean Marc Ayrault, qui n’est vraiment pas irréprochable ! Ce monsieur a quand même était l’objet d’une condamnation à 6 mois de prison pour fait de favoritisme. Vraiment décue !.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s