La BD au secours de l’unité belge

Sauvez la Belgique”. Le cri, à la en une du numéro 3823 de Spirou Magazine, en kiosques depuis ce mercredi matin, est aussi fort qu’il est rare. Alors que les Belges s’apprêtent à passer demain leur deuxième fête nationale consécutive sans gouvernement, le journal de bandes-dessinées des éditions Dupuis a décidé de se saisir de la question de l’unité politique de la Belgique. Une démarche pour le moins inhabituelle dans une publication où, d’ordinaire, on ne fait pas de politique. Un indice du degré de la menace d’éclatement de ce pays en deux entités distinctes.

La couverture annonce la couleur (du drapeau), en l’occurrence noir jaune et rouge. Le titre du magazine, habituellement uni, revêt pour l’occasion les trois teintes du drapeau national belge. Il surmonte un dessin de Bercovici assez réussi sur la crise qui traverse le pays. Sur un iceberg de la forme de la Belgique, un Lion, symbole de la Flandre, se querelle avec un coq, allégorie de la Wallonie. Alors que le pays se fissure sous leurs pieds, on aperçoit au loin Spirou sur un bateau, l’air visiblement attristé et mécontent par le spectacle qui lui est offert. “L’histoire d’une querelle extraordinaire” dédramatise à peine un sous-titre.

Dans le canard, on retrouve des dessins et des gags en une page plus ou moins inspirés sur l’unité belge. Il y a notamment une petite histoire suivie de Bouzard particulièrement savoureuse, dans laquelle le dessinateur se met en scène en candide, comme à son habitude, parti à la découverte des arcanes politiques belges. Quant à certaines séries habituelles, comme les Démons d’Alexia, elles sont elles aussi remixées pour évoquer la Belgique divisée.

Dans son édito, Spirou prend clairement position pour une Belgique unie. “Chaque citoyen belge raisonnable sait que Flamands comme francophones auraient trop à perdre de la séparation du pays. Nous ne pouvions donc pas rester insensibles à ce qui pourrait devenir un grand gâchis. C’est pourquoi nous avons demandé à nos auteurs les plus inspirés de trouver une solution pour sauver la Belgique!”. Un éditorial au ton très politique, “sérieux”, qui explique par exemple qu’’une nouvelle réforme de l’Etat est évidemment indispensable, mais que le jeu du compromis politique (c’est-à-dire un accord qui arrange les deux parties) est la seule issue démocratique”.

Les Schtroumpfs et Astérix ont déjà divisé la Belgique

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que la bande-dessinée évoque la “drôle de situation” de ce plat pays divisé en deux communautés. Dans un article publié dans le numéro spécial de Spirou, Hugues Dayez rappelle ainsi l’aventure “Schtroumpf vert et vert schtroumpf”, de Peyo et Delporte, parue entre 1972 et 1973 dans Spirou. Suite à un différent linguistique (certains parlent de “schtroumpf-bouchon” quand d’autres évoquent un “tire-bouschtroumpf”), le village des petits hommes bleus est divisé en deux parties. Une fable qui évoque la récente évolution de la Belgique, en 1970, d’un Etat unitaire à un Etat divisé désormais en trois régions : Flandre, Wallonie et Bruxelles.

 

Difficile également de ne pas songer au Grand Fossé, le premier épisode d’Astérix entièrement réalisé par Uderzo. Paru en 1980, l’album met en scène un village gaulois coupé en deux par une tranchée, pour on ne sait plus trop quelle raison, avec de chaque côté un chef qui fait la guerre à l’autre. On y a beaucoup vu une évocation du mur de Berlin, qui a divisé près de 40 ans durant l’Allemagne en deux. On peut aussi y voir une satire plus classique de la vie politique, tant chaque chef de l’album semble incarner, chacun à sa façon, droite et gauche. Plus généralement, c’est l’histoire d’une communauté qui se divise et qui n’est pas sans rappeler ce qui se passe en Belgique aujourd’hui.

La querelle linguistique est surtout au menu d’Astérix chez les Belges. Dans cette aventure où le gaulois visite le plat-pays, il se retrouve dans un village où il y a… deux chefs. Chacun est issu d’une tribu différente, métaphore transparente des Wallons et des Flamands. Et au moment du repas, ils finissent par se disputer un plat de langue de porc. “Il y a toujours un problème de langue entre ces deux castars-là” tranche Nicotine, la femme d’un des deux chefs.

Pendant longtemps, on a cru que ce “problème de langue” pouvait se régler en se retrouvant autour d’une bonne bouteille ouverte grâce à un “schtroumpf-tire-bouchon-bouschtroumpf”. Aujourd’hui, cela ne suffit plus et le mur au bout de l’impasse se rapproche de plus en plus vite. Peut-être faudrait-il tout simplement “reboot” la Belgique comme le propose l’une des histoires publiées dans Spirou. Une fois le pays complètement “formaté” puis “réinstallé”, il fonctionnerait sans doute à nouveau normalement.

Laureline Karaboudjan, Des Bulles Carrées

http://blog.slate.fr/des-bulles-carrees/2011/07/20/bd-unite-belge/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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