Dans la tête de Breivik

Nous espérons, et peut-être avons-nous besoin de croire, qu’un homme qui abat des jeunes de sang froid est un fou. Comment perpétrer un acte aussi atroce sans être atteint de démence? Quelle justification peut être possiblement invoquée pour pousser quelqu’un à agir de façon aussi barbare?

Et pourtant, dans le monde entier, chaque fois que des humains se livrent à des atrocités comparables —des génocidaires du Rwanda aux bouchers bagdadiens d’al-Qaida— ceux d’entre nous qui ont la chance de vivre dans le confort de l’hémisphère nord se demandent: Mais qu’est-ce qui les pousse à faire ça? Leur idéologie politique? Leur interprétation de leur religion? La folie ne suffit pas à expliquer leur geste.

Donc, quand Anders Behring Breivik estime que la tuerie de vendredi dernier était «horrible mais nécessaire» —ce qu’il aurait déclaré à son avocat— nous ne pouvons pas nous contenter de juger qu’il est fou, il nous faut aussi nous demander ce qui le pousse à croire cela.

Étant donné qu’il a laissé un manifeste de 1.500 pages et une vidéo sur YouTube —le tout dans un anglais tout à fait exploitable pour le public international— il est clair qu’il entend se faire comprendre.

Le mouvement du «contre-djihad»

Pour cela, il faut avoir connaissance de l’existence d’un mouvement né de l’autre côté de l’Atlantique [en Europe], qui aime à s’appeler le «contre-djihad». Comme l’indiquent ses écrits, Breivik est clairement un produit de cette communauté de blogueurs, d’auteurs et d’activistes internautes anti-musulmans, anti-gouvernement et anti-immigration —et qu’importe la vigueur avec laquelle les sommités de ce mouvement le nient ou dénoncent ses actes.

Beaucoup des premiers articles des médias internationaux tentant de comprendre Breivik l’ont qualifié de fanatique d’extrême droite. Si c’est peut-être vrai au sens large, cette étiquette sème davantage la confusion qu’elle n’explique quoi que ce soit.

L’extrême droite européenne d’après-guerre a tendance à être néo-nazie et fasciste. La plupart de ces groupes, que ce soit des partis politiques dans certains pays ou des hooligans fans de foot à peine organisés dans d’autres, partagent dans l’ensemble l’obsession que le juif est «l’autre» malfaisant.

D’autre part, les connexions et croisements entre les fascistes européens et l’extrême droite américaine sous ses diverses formes —du mouvement Christian Identity aux milices très à droite en passant par les prétendus paléo-conservateurs— sont bien connus depuis longtemps.

Hitler, ce socialiste

En revanche, le mouvement du contre-djihad se définit en partie par opposition aux néo-nazis, et fait de son mieux pour tenter de montrer que les nazis étaient des «socialistes».

Cette thèse est poussée jusqu’au ridicule quand on constate que des démocrates sociaux européens modernes (et même le président des États-Unis Barack Obama et les démocrates américains) sont qualifiés de «socialistes» au même titre que d’autres «socialistes» comme Staline, Lénine, Mao, Marx et —évidemment— Hitler.

Le manifeste de Breivik reproduit dans son intégralité l’essai d’un auteur norvégien anti-djihad bien connu appelé simplement «Fjordman» qui prétend que socialistes et nazis ne font qu’un. Cela peut sembler ridicule à quiconque a la moindre notion d’histoire moderne, mais cela a clairement joué un rôle important dans le choix de Breivik de cibler un camp de jeunes du parti travailliste norvégien.

L’opposition au néonazisme est surtout visible par le philosémitisme affiché du mouvement anti-djihad. Qui prend la forme d’une prise de position prononcée en faveur d’Israël et des politiques des partis israéliens de droite, notamment le déni de l’existence des «territoires occupés» —qui ne sont pour eux que la Judée et la Samarie, les noms bibliques de la Cisjordanie.

Cela a débouché sur l’inclusion dans le mouvement anti-djihad de diverses voix américaines bellicistes, à la fois juives —celle de Daniel Pipes par exemple— et d’autres chrétiennes évangéliques. Et si l’antisémitisme est banni, il a été remplacé par une peur farouche de l’islam et des musulmans.

La thèse de l’«Eurabia»

Or, tout en se concentrant sur la menace que représentent à ses yeux la religion et la culture des musulmans d’Europe et en affichant fièrement son philosémitisme, le mouvement s’estime non-raciste.

Intellectuellement, l’anti-djihad s’inspire sans doute de l’œuvre de l’historien helvéto-britannique Bat Ye’or, qui avance dans un livre de 2005 et ailleurs que nous sommes en train de vivre la prise de pouvoir progressive et délibérée de l’Europe par l’islam: c’est la thèse de «l’Eurabia». Breivik cite l’œuvre de Ye’or des dizaines de fois dans son manifeste.

Le projet de l’Eurabia, prétend Ye’or, est né dans les années 1950 chez les dirigeants français afin de créer un axe entre l’Europe et le monde arabe, pour faire contrepoids aux États-Unis et à l’Union soviétique.

La création de l’Union européenne serait au cœur de ce projet; et la méthode consisterait à permettre la migration de masse des musulmans en Europe afin d’en modifier l’équilibre démographique. C’est pour cela que des anti-djihadistes comme Breivik considèrent l’immigration musulmane en Europe comme partie intégrante d’un djihad contre l’Occident.

Pour les acolytes de Ye’or, cette «invasion» n’est pas seulement permise mais activement encouragée par les élites politiques et culturelles européennes —qui soit sont trop naïves pour voir «l’islamisation» de l’Europe, soit l’appellent de leurs vœux.

Il s’agit par conséquent d’un conflit manichéen entre les mondes judéo-chrétien et islamique, où des voix anti-djihadistes affirment sans discontinuer qu’il ne peut y avoir aucune sorte de compromis entre les deux. La victoire ou la soumission sont les seules issues possibles.

Si l’on prend cette proposition au sérieux, alors la «logique» de Breivik consistant à cibler le parti travailliste norvégien au pouvoir et la férocité de son attaque commencent à prendre un sens.

Un mouvement né après le 11-Septembre

Le contre-djihad est né dans les années qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001 à mesure que des séries de blogueurs angoissés par le terrorisme djihadiste se tournaient vers l’occident.

Avec les attentats à la bombe à Madrid et à Londres, entre autres nombreux complots et attentats en Europe (et dans une moindre mesure en Amérique du Nord), et les divisions politiques provoquées par la guerre en Irak, cette thèse est devenue de plus en plus répandue et influente sur Internet.

Un blogueur influent de l’anti-djihad décrit ce mouvement comme un réseau de réseaux, faisant ainsi ironiquement écho à la description d’al-Qaida par de nombreux experts du contre-terrorisme.

Il est difficile d’écrire l’histoire officielle d’un mouvement nébuleux par nature, mais octobre 2007 est une date qui ressort puisque c’est à ce moment-là que s’est tenu un premier rassemblement de divers activistes à Bruxelles, appelé «Sommet anti-djihad 2007».

Certaines réunions se sont tenues dans le Parlement européen —au sein même de la soi-disant bête de l’Eurabia— car les salles pouvaient être réservées par leurs hôtes, le parti politique belge de droite Vlaams Belang (VB). Si l’objectif principal du VB est la sécession de la Flandre, il regarde aussi d’un très mauvais œil l’UE et l’immigration des populations musulmanes.

D’autres conférences ont suivi, donnant naissance à de nouveaux réseaux, notamment le SIOE et le SIOA. Le SIOA (Stop Islamization of America) a pris une importance particulière et organisé les manifestations contre ce qu’il appelle la «Mosquée de Ground Zero».

Un rassemblement était prévu ce mois-ci à Strasbourg, avec des supporters de l’anti-djihad à la fois européens et américains, mais il a été annulé au dernier moment pour des raisons encore contestées à l’heure actuelle. Le rassemblement de 2007 reste notable car il montre l’impact du discours et de la réflexion anti-djihadistes sur la politique de la droite populiste européenne.

Une influence claire dans toute la Scandinavie

Les politiciens de la droite populiste de toute l’Europe ont adopté beaucoup des thèmes anti-islamisation de l’anti-djihad —notamment Geert Wilders et le Parti de la liberté aux Pays Bas— mais son influence apparaît aussi clairement dans toute la Scandinavie.

Arrêter l’immigration musulmane et dénigrer les immigrés musulmans sous prétexte qu’ils ne sauraient pas s’intégrer est devenu jusqu’à un certain point un argument politique sûr pour le Parti du progrès norvégien (auquel Breivik a appartenu pendant un temps), le Parti populaire danois, les Démocrates suédois et les Vrais Finlandais.

Dans ce sens, Breivik n’est que l’épouvantable manifestation extrême d’un mécontentement suscité par des changements sociaux ressentis dans toutes les démocraties sociales nordiques.

Depuis cinq ans que je regarde le mouvement anti-djihadiste se développer, j’ai toujours pensé que son impact le plus négatif serait sur la cohésion communautaire à l’intérieur des pays européens multiculturels.

Par exemple, en plus de soutenir les partis populistes de droite anti-immigration, les anti-djihadistes ont acclamé le développement de mouvements de rue anti-musulmans comme l’English Defence League qui a provoqué des troubles dans les villes européennes, transformant des manifestations en émeutes et requérant d’immenses déploiements de police.

Certes, l’anti-djihad flirte avec une imagerie violente, mais je ne m’attendais pas à ce que quelqu’un commette un massacre de l’ampleur de celui que vient de perpétrer Breivik. Et je suis sûr que la plupart des anti-djihadistes ne s’y attendaient pas non plus.

Pourtant, ce mouvement devrait se soumettre à un sérieux examen de conscience. Si les nombreux blogueurs et activistes du contre-djihad n’appellent pas forcément à la violence directe, ils ont fait le portrait d’un monde où le conflit avec les immigrants et la supposée élite multiculturelle européenne est inévitable.

Dans ce sens, s’ils n’ont pas ordonné à Breivik d’agir, ils ont ouvert la voie dans laquelle il a choisi de tracer son chemin.

Toby Archer, Slate.fr

http://www.slate.fr/story/41811/breivik-contre-djihad

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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