“Leçons de conduite”, d’Anne Tyler : une odyssée minuscule

Parmi les écrivains américains importants, admirés par leurs pairs, reconnus par la critique et le public, elle est peut-être la moins connue en France. Sans doute parce qu’Anne Tyler a établi son territoire du côté de l’infime. Ses histoires, souvent celles de familles américaines ordinaires, semblent tissées comme des patch-works de petits riens. Mais Tyler, dont l’écrivain John Updike (1932-2009) louait “la merveilleuse perversité”, a le talent de s’emparer de ces vies minuscules, de ces détails apparemment insignifiants pour en faire de grands livres – une quinzaine sont parus en France.

Ainsi de ce délicieux Leçons de conduite, prix Pulitzer 1989, traduit en 1994 chez Calmann-Lévy, devenu introuvable, enfin réédité par la précieuse collection “Cosmopolite” de Stock. Au départ, ses personnages, Maggie et Ira Moran, doivent parcourir 150 kilomètres pour assister à l’enterrement d’un ami. A la fin de la journée, c’est une sorte d’odyssée qu’ils auront accomplie – à travers leur passé, leurs espoirs déçus et les liens qui les unissent

Leur voyage est fait d’embardées. Ça commence avant même le début du parcours : distraite par une émission de radio sur le “mariage idéal”, dans laquelle elle croit reconnaître le témoignage de son ex belle-fille Fiona, Maggie abîme la voiture qu’elle était chargée de sortir du garage. Une dispute et quelques dizaines de kilomètres plus loin, une énième querelle avec son mari sur l’échec conjugal de leur fils dégénère, et Maggie descend en trombe du véhicule, se monte la tête en jurant qu’elle quitte Ira… avant qu’il ne la récupère, une poignée de minutes et de souvenirs égrainés plus tard. Ils reprennent le chemin de l’enterrement.

Après la cérémonie, que leur amie Serena a voulue à l’identique de son mariage avec le défunt – les invités entonnant, trente ans plus tard, les mêmes chansons pop à la gloire de l’amour -, la veuve met les Moran dehors. Ils reprennent la route, en sont détournés par un vieux monsieur auquel ils portent secours… Avant de faire un crochet, sur l’insistance suppliante de Maggie, pour aller rendre une visite surprise à leur ex-belle-fille ainsi qu’à leur petite-fille, qu’ils n’ont pas vues depuis cinq ans, et auxquelles elle pense sans cesse depuis l’émission de radio du matin. D’autres disputes et d’autres bifurcations vont jalonner leur route. D’autres réminiscences, aussi.

Si le contraste entre les deux membres d’un duo est un ressort connu, parfois usé, de la comédie, Anne Tyler l’utilise avec autant d’efficacité que de délicatesse dans ce doux-amer Leçons de conduite. Maggie est aussi enthousiaste qu’Ira est circonspect. Surtout, elle a l’obsession de corriger la réalité selon ses vues, quitte à distordre les faits pour les ajuster à ses désirs et satisfaire tout le monde, tandis que son mari compose avec le réel et la déception qu’il génère – quand il ne va pas au-devant des catastrophes, histoire de s’épargner l’attente. Ces traits de caractères antagonistes offrent au roman des situations et des passes d’armes cocasses, hilarantes entre les époux Moran, qu’Anne Tyler évite de transformer en caricatures par l’adoption successive des points de vue de l’un et de l’autre. Mais, surtout, cette opposition fait de Leçons de conduite un beau roman mélancolique sur la résignation. Maggie la refuse, quand Ira en est l’incarnation. Certes, la première est toujours perdante dans son combat contre la réalité, mais elle n’est pas devenue étrangère à la jeune femme qu’elle fut, contrairement à son mari : il se reconnaît à peine dans le garçon qui rêvait de devenir médecin, en fut empêché par sa famille qui l’a obligé à reprendre la boutique d’encadrement paternelle. Depuis, il n’a pas cessé de faire des compromis. Son réflexe premier est de penser que tout est fichu, y compris ses relations avec ses enfants, transformés, au fil du temps, en quasi inconnus. Alors il a beau ne pas avoir toujours tort dans son pessimisme, et Maggie a beau l’exaspérer parfois – même souvent -, cette dernière reste sa part lumineuse.

Romancière subtile, capable de manier la tendresse sans sombrer dans la mièvrerie, Anne Tyler interroge nos certitudes sur l’amour, le mariage, le temps qui passe et le bonheur. Mais elle se garde bien de faire comme si ses personnages avaient changé à l’issue de leur voyage à travers l’espace et le temps. Malgré les “leçons de conduite” données par cette journée, Maggie continuera sans doute à bâtir des châteaux en Espagne. Et Ira, à attendre que le vent les renverse.

Raphaëlle Leyris, Le Monde

http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/07/28/lecons-de-conduite-d-anne-tyler_1553737_3260.html

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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