La posture est-elle un concept littéraire d’avenir ?

Impossible d’y échapper en cette veille de rentrée littéraire ! Qu’ils le veuillent ou non, les écrivains adoptent tous une posture ; au besoin, on les y aide, le « on » en question regroupant une improbable mais efficace conjuration au sein de laquelle l’éditeur, l’attachée de presse, le publicitaire coudoient le journaliste, le critique, le libraire ; quant à ceux qui récusent par avance toute posture, qu’ils n’espèrent pas ainsi se soustraire à son emprise : ce rejet radical est considéré comme la plus stratégique des postures. On n‘en sort pas. Les experts en posturologie y veillent, très sérieusement même. Un diptyque de Jérôme Meizoz en témoigne : Postures littéraires (206 pages) et La Fabrique des singularités (282 pages), les deux essais publiés à Genève chez Slatkine. L’auteur, qui est professeur de littérature française à l’université de Lausanne, y étudie les aventures de la posture, de Rousseau à Annie Ernaux en passant par Ramuz et Pierre Michon ; il est depuis quelques temps rejoint par des chercheurs français, belges, suisses, québécois ; des colloques, des conférences et des publications ont été dédiées à ce thème ces derniers temps ; le site Fabula s’en est fait l’écho, ; du côté de l’université de Liège, COnTEXTES, revue électronique de sociologie de la littérature vouée à une approche social du littéraire, a consacré sa livraison du début de l’année à « La posture. Genèse, usages et limites d’un concept » ; et du côté de l’université catholique de Louvain, la revue Interférences littéraires / Literaire interferenties vient d’explorer le dit concept par le biais d’une série d’études sur des écrivains-journalistes appartenant à des phases très différentes de l’évolution des rapports entre presse et littérature. Mais on aura beau dire, écrire et tortiller en tous sens, le terme de « posture » rend un son péjoratif. L’écho renvoie parfois « imposture ». La posture est par nature inavouable. Récent en sociologie de la littérature, le concept s’est dépris de « l’attitude » pour évoluer avec Alain Viala vers « une façon d’occuper une position » et désormais avec Jérôme Meizoz et d’autres vers une mise en scène de l’auteur par lui-même et par d’autres, gouvernée par une dramaturgie lui permettant de se positionner. Seul ou collectivement : romantiques, surréalistes, zutistes, futuristes et situationnistes sont experts en conduite de vie s’inscrivant dans une « latitude posturale », chacun des écrivains du groupe n’en jouant pas moins sa propre partition. L’histoire littéraire regorge de modèles posturaux ; il n’y a qu’à se pencher pour puiser dans les ressources symboliques de la tradition : Houellebecq idolâtrant son chien Clément au point de l’intégrer à son personnage d’écrivain n’a rien à envier à Gérard de Nerval promenant son homard en laisse dans les jardins du Palais-Royal en s’étonnant qu’on s’étonne (« Au moins, lui n’aboie pas ! »). Kessel en baroudeur et Cendrars en bourlingueur peuvent compter leurs héritiers à chaque rentrée. Encore faut-il accepter le quadruple postulat en vertu duquel : 1. la posture est constitutive de toute apparition sur la scène littéraire, 2. Tout auteur manifeste une posture consciente ou non, 3. Pas de posture sans une poétique. 4. Pas de statut d’auteur sans une posture, pas d’acteur sans masque. Ni pose ni artifice dans cette affaire ; cette image de soi reflète tant une esthétique qu’un enjeu de pouvoir dans le milieu ou la vie littéraires, comme on n’ose plus dire, préférant parler de « champ littéraire » à tout bout de champ, de quoi exaspérer le fantôme de Pierre Bourdieu (par un étrange phénomène, à cette prolifération des champs dans la France contemporaine correspond une baisse du nombre des cultivateurs qui est inversement proportionnel du nombre des sociologues amateurs). On connaît les indicateurs de posture : Pseudonyme (plusieurs auteurs de cette rentrée tombe déjà le masque en avouant au deuxième roman qu’ils en avaient écrit un premier sous un autre nom), Polémique (Nabe), Vêtements (tenue excentrique de Cingria, chapeaux de Nothomb), Maladie (Rousseau et Proust agonisant leur vie dans leur correspondance) Gestes, Discours … La posture évolue, s’adapte, elle est modifiée par sa réception et, en cas d’échec auprès du public, elle alourdit le passif de l’auteur ployant sous le poids de ses postures et masques successifs (Sollers). On sait que la vie littéraire éloigne de la littérature et qu’il faut séparer un livre du bruit qu’il fait. Aussi, pour ne pas verser dans l’anecdote et le trivial, les éléments de la posture doivent être mis en relation avec les écrits de l’écrivain lorsqu’ils sont articulés avec ses actes. Car l’usage critique de la notion de posture met en relation permanente une conduite et un discours ; tout ce que son œuvre produit de directement autobiographique (Mémoires, récits, correspondance, journal intime, autofiction) participe d’une construction de soi. Jérôme Meizoz compte bien observer les postures de la rentrée littéraire : « Surtout comment les nouveaux
 réélaborent à partir d’un répertoire postural
 historiquement cumulé, de nouvelles manières de
 s’identifier devant un public. 
M’intéresse particulièrement, dit-il, le genre, en voie
 d’institutionnalisation au XXème siècle, de l’entretien avec 
l’auteur. J’ai essayé de réunir un corpus pour chercher les constantes.
 Il y a posture, en littérature notamment, parce que le 
droit d’entrée dans la pratique (le titre d’écrivain)
 n’est protégé par aucun diplôme, mais résulte de la 
publication (et du prestige de l’éditeur). 
Un écrivain, cela surgit d’un coup, par la “magie” du 
capital symbolique des éditeurs.” Si l’on examine leur matériel promotionnel, on constate que le portrait de l’écrivain garde son importance mais tout le monde ne peut pas s’offrir les services de Nan Goldin et d’Annie Leibowitz. Les argumentaires sont le plus souvent minimalistes sauf en cas de romanciers mondialement consacrés croulant sous les prix (Roth, Vargas LLosa). Les quatrièmes de couvertures font également dans la sobriété. Ca va d’une seule phrase (chic, mais risqué) à une dizaine maximum.  Quant à l’auteur, le strict minimum sans fioritures : date et lieu de naissance, oeuvres précédentes, métier, ville. C’est tout. Les diplômes ont disparu. De même que les parrainages écrasants. Chez Pol et Minuit, le parti pris est plus radical : rien sur l’auteur. Pas un mot. Et pas davantage de photo, naturellement. Ce qui n’empêchera pas l’auteur de se produire ailleurs. C’est peut-être l’effet de la crise mais le temps semble révolu des John Irving exhibant ses muscles en action, Truman Capote ses frasques ; la couverture de Time magazine le sacrant « le grand écrivain américain » et les 300 000 téléchargements payants de son roman Freedom suffisent à Jonathan Franzen pour débarquer en France précédé par sa légende. Mais lequel des auteurs de la rentrée avouera jamais qu’il écrit pour la posturité ?

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/08/21/la-posture-est-elle-un-concept-litteraire-davenir/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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