Pour que la Libye ne soit pas le nouvel Irak

Il existe naturellement des différences énormes entre la Libye et l’Irak en termes de politique, de culture et de démographie. Et les combats en Libye ne sont même pas encore complètement terminés, contrairement à ce qu’il s’était passé pendant le bref printemps irakien de 2003.

On note pourtant quelques troublantes similitudes. La Libye demeure plongée dans le chaos d’une vacance de pouvoir et d’une incessante guerre civile. Elle souffre de la dégradation à la fois sociétale et physique résultant de décennies d’isolement et d’autocratie corrompue et violente.

Dans tous les cas de figure, un effort difficile et certainement dangereux attend les ouvriers de la reconstruction libyenne. Mais les Libyens n’auront pas à subir la violence et l’humiliation d’une occupation étrangère, et leur reconstruction ne leur sera pas imposée par des Américains ignorants. Et ils peuvent tirer des leçons de prudence de la récente expérience irakienne.

J’étais reporter en Irak de 2003 à 2009 et je sais que je vois la Libye à travers le prisme irakien. Pourtant, alors que les combats se poursuivent en Libye ou entrent dans une période de statu quo, je propose quelques leçons inspirées par l’expérience irakienne dans l’espoir que le processus de construction libyen soit moins violent et plus stable.

1. Ne permettez aucun pillage

Les pillages doivent être interdits dans les zones censées être sous votre contrôle (ou contrôlées par des factions différentes). Ce concept pourtant évident est resté lettre morte en Irak. «La liberté est sale» avait justifié le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld tandis que les foules irakiennes démantelaient en toute liberté les administrations publiques, les écoles, les gisements pétroliers, les cliniques et les commissariats. Les dirigeants irakiens n’avaient ni les moyens ni la volonté de dépenser leur capital politique pour contenir les pillards. Le saccage avait choqué les Irakiens respectueux des lois, et sapé la confiance dans l’ordre nouveau. Il a fallu des années et des milliards de dollars pour s’en remettre.

2. Ne dissolvez pas l’ancienne armée

Celle-ci doit être maintenue si les soldats sont d’accord pour déposer les armes ou changer de camp. Vous pouvez confiner les unités suspectes dans des baraquements, enquêter sur tout le monde, en emprisonner quelques-uns ou beaucoup. Mais ne les renvoyez pas tous de façon systématique (et sans les désarmer). Et même si les combats cessent, ne démantelez pas non plus votre armée rebelle, sous peine de vous retrouver avec le même genre de gros problèmes sur les bras.

En fait, utilisez l’argent dont vous disposez pour payer grassement vos combattants victorieux afin qu’ils découragent les pillards, surveillent vos frontières internationales et pour financer leur formation. Remplir certaines poches permettra aux dirigeants de subir moins de pression pour départager les revendications contradictoires de leurs électeurs tribaux ou régionaux.

3. Dites non à al-Qaida

Les militants islamistes radicaux issus de vos rangs ou de l’extérieur vous promettront de l’argent et des hommes armés pour vous protéger de tout ce qui vous paraît menaçant. Mais même les bienveillantes tribus de la province irakienne d’Al-Anbar ont fini par conclure que la branche locale d’al-Qaida n’en valait pas la chandelle (à moins d’avoir envie qu’on vous donne des ordres, d’arrêter de fumer et de boire, de payer pour votre protection et de voir vos filles mariées de force à des tarés étrangers analphabètes qui les considèreront comme des butins de guerre). Certains rapportent que des islamistes radicaux figuraient parmi les rangs des opposants qui ont combattu les forces de Kadhafi; gardez un œil sur eux et exigez qu’ils se conforment aux règles de votre État naissant.

4. Pas de censure

La liberté d’expression a été l’un des côtés un peu positifs en Irak, même si elle y est de plus en plus menacée. Des centaines de magazines d’information, de journaux, de sites Internet et de stations de radio y ont vu le jour. Beaucoup étaient les organes du parti, mais quelques-uns s’en étaient affranchis. Après des années de censure, votre peuple aura du mal à faire la différence entre rumeurs et faits, mais il apprendra plus vite en ayant des sources multiples à évaluer.

Résistez à l’envie de faire fermer un journal qui aurait publié des mensonges ou des provocations (et ne tuez pas ses journalistes). La fermeture par les Américains d’un journal sadriste a fourni un prétexte tout trouvé à un soulèvement en 2004. À défaut d’autre chose, la parole est une merveilleuse soupape de sécurité. Et cette liberté d’expression vous permettra de gagner des points auprès de la communauté internationale.

5. Ne tolérez ni corruption ni mauvais traitements

Ce conseil est valable même dans vos fiefs récalcitrants. Protéger vos alliés corrompus ou avaliser la torture et la coercition finira par vous affaiblir—à moins que vous ne vouliez vous orienter de nouveau vers l’autocratie (voir Nouri al-Maliki). Invitez des experts internationaux pour vous aider à vérifier les comptes et à enquêter sur les personnages corrompus du nouveau régime; plus ils seront éminents et haut placés, mieux cela vaudra. Vous pouvez aller jusqu’à accorder à ces gens une possibilité de réhabilitation, mais ne les laissez pas partir avec la caisse ou sinon bientôt tout le monde en fera autant.

6. Ne tolérez pas les milices

Au dernier recensement, les rebelles libyens disposaient de plus de trois douzaines de brigades combattant Kadhafi, jouissant de divers degrés d’autonomie. Il faudra attendre pour les dissoudre que les combats soient terminés, mais au final chacune devra s’inscrire dans une chaîne de commandement transparente. Comme en Irak, il y aura toujours des escadrons de policiers ou de soldats incontrôlables et il est possible que vous ayez besoin des services de renseignements étrangers ou de l’Otan pour résoudre le problème (c’est-à-dire pour écouter les communications et assurer une surveillance aérienne).

Assurez-vous aussi que les agences de sécurité privées, qu’il s’agisse de protéger des ambassades étrangères, des entrepreneurs ou des politiciens locaux, respectent les lois locales. Mais fournissez-leur une vraie procédure règlementaire qu’elles pourront suivre efficacement, avec des structures de paiement formalisées —cela pourra s’autofinancer. Appelez cela la loi Blackwater (nom d’une société militaire privée responsable de plusieurs bavures en Irak) si vous voulez rappeler aux gens à quoi ça sert.

7. Ne vendez pas votre pays au plus offrant

Les Irakiens ont eu raison d’hésiter avant de privatiser des entreprises ou de vendre leurs gisements de pétrole à la criée, et les responsables américains ont fini par le reconnaître (la plupart des entreprises n’étaient de toute manière pas assez efficaces pour être compétitives dans le secteur privé). Faites comprendre à votre peuple qu’il ne pourra pas toujours compter sur les emplois offerts par le gouvernement et les subventions dont il bénéficie en ce moment, mais n’ajoutez pas un choc économique à son insécurité actuelle.

Demandez aux étrangers —au Fonds Monétaire International et aux autres— de lui montrer les bénéfices concrets que les réformes lui permettront d’obtenir. Quand l’Irak a supprimé les subventions sur les carburants, cela n’a fait qu’augmenter la frustration du public et n’a fourni que peu d’avantages visibles excepté dans les livres de comptes du gouvernement.

8. Arrêtez de vous battre

Je sais —si c’était possible, vous le feriez peut-être.

Mais regardez l’Irak. En huit ans, si al-Qaida et les anciens partisans de Saddam Hussein ont provoqué beaucoup de malheurs et de chaos, ils ne sont pas parvenus à renverser le nouveau gouvernement soutenu par la communauté internationale. Et quant aux radicaux chiites, ils ont sans doute simplement aggravé la situation de leur communauté en tuant ou en terrorisant les technocrates sunnites. C’est-à-dire qu’ils auraient pu avoir presque autant de pouvoir, et qu’ils bénéficiaient d’institutions qui fonctionnaient mieux avant, ce que certains d’entre eux commencent juste à comprendre.

Au lieu de cela, les combats et l’anarchie ont permis à de nombreuses personnalités issues de différentes factions de bâtir leur pouvoir grâce à des épurations ethniques locales ou à des entreprises corrompues. En Irak aujourd’hui, la fréquence des événements violents met encore en danger la vie des innocents, des millions de personnes se sont enfuies et il n’y a pas assez d’électricité ou de pétrole pour alimenter la prospérité à laquelle les Irakiens avaient droit.

Tout cela est naturellement bien plus facile à dire qu’à faire. Le discours des nouveaux dirigeants de Libye est tout à fait approprié, mais ils vont subir des pressions de la part de leurs supporters avides de vengeance, de butin et de pouvoir. Au final, le défi sera très similaire à celui qui est encore en train de se jouer de façon sanglante au ralenti en Irak; il s’agira de convaincre chacun qu’en acceptant d’en avoir un peu moins, tout le monde y gagnera un peu plus.

Larry Kaplow, Slate.fr

http://www.slate.fr/story/43111/libye-nouvel-irak

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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