La biographie meurt de son succès

Avez-vous remarqué ? Le roman triomphe en profitant des rituels de la rentrée pour renforcer sa tyrannie tranquille sur la librairie ; le document et le témoignage se tiennent en embuscade prêts à réagir aux soubresauts de l’actualité ; les livres d’histoire et de sciences humaines perdent du poids en se métamorphosant en essais; la poésie veille en sentinelle à toutes portes du territoire de la prose. Bref, ça roule. Mais depuis quelques années, un genre a pratiquement disparu de notre paysage littéraire sans même que nul n’eût songé à en célébrer les funérailles : la biographie. Son âge d’or n’est plus évoqué que sur le mode de la nostalgie tant par les éditeurs et les libraires que par les auteurs eux-mêmes. Il y a dix ou vingt ans, il était courant de voir deux ou trois biographies trôner chaque semaine dans les listes des meilleures ventes de l’automne. Georges Duby, Jean Favier, Jean Lacouture, Henri Troyat, Jean Orieux, Maurice Lever, Yves Courrière et quelques autres en étaient les auteurs régulièrement plébiscités, pour ne rien dire des traductions. Or ces dernières années, il n’y a guère eu que le Catherine II  d’Hélène Carrère d’Encausse, le Gandhi de Jacques Attali, le Talleyrand d’Emmanuel de Waresquiel, et tout récemment la vie de Françoise Giroud par Laure Adler, qui aient vraiment réussi à percer durablement, contrairement à de remarquables Vies de Ionesco, Saint-John Perse, Faulkner et de l’abbé de Rancé qui méritaient mieux. On se consolera en songeant que le phénomène n’est pas exclusivement français. En Angleterre aussi alors que c’est la terre promise de la biographie. Michael Holroyd, l’un des plus célèbres biographes du royaume avec Richard Holmes, Richard Ellman et Hilary Spurling, vient de faire ses adieux publics à ce genre littéraire et historique qui lui doit tant. Cela s’est passé la semaine dernière au Festival d’Edimbourg. Auteur de Vies de Lytton Stratchey, Augustus John et George Bernard Shaw, il s’est dit persuadé que le public trouvait ce type de livre “démodé“; même l’enquêteur en lui a perdu le goût de la recherche “maintenant que tout se fait sur internet, sans odeur et sans saveur”  alors qu’autrefois la découverte de lettres dans leur jus le remplissait de bonheur ; selon lui, éditeurs et lecteurs veulent des livres plus courts, ce qui va à l’encontre de la prétention d’exhaustivité des biographes; de plus, il accuse la télévision de pousser le public vers des ouvrages faciles, et les historiens universitaires de favoriser désormais des biographies de type sociologique dans laquelle le héros n’est qu’un spécimen représentatif d’une catégorie. Il y en aura naturellement pour attribuer le pessimisme de Michael Holroyd à son âge ; n’empêche qu’à 77 ans, pour son dernier livre (A Book of secrets), il a cherché à renouveler le genre en racontant trois destins de femmes (Violet Trefusis est la troisième) à travers la vie de la maison qu’elles ont successivement habitée, la Villa Cimbrone au-dessus du golfe de Salerne, en Italie. De plus en plus d’auteurs s’engagent désormais sur la voie tracée par A.S Byatt et Julian Barnes en choisissant désormais une écriture de la biographie plus libre d’allure, focalisée sur un détail particulier ou organisée autour d’une vision singulière, pour raconter les frères Boswell, les rapports entre la romancière Virginia Woolf et la peintre Vanessa Bell ou encore, comme David Lodge y est parvenu avec éclat, un moment des plus sombres dans la carrière théâtrale de Henry James. Tout y est, à partir d’une enquête sérieuse, sauf la lourdeur d’un postulat qui se veut exhaustif, d’un esprit qui se croit objectif et d’une plume qui devrait en subir les conséquences. Le plus souvent, le style est ailé jusqu’à donner ce savoureux et instructif  Wolf Hall dans lequel Hilary Mantel ressuscite les intrigues de l’Angleterre du XVI ème siècle ; ce récit vient de lui valoir le Man Booker Prize, leur Goncourt à eux, et un grand succès public et critique ; mais elle ne l’aurait sans doute pas rencontré avec une biographie de Thomas Cromwell qui aurait évoqué les mêmes évènements sur un autre ton. Là-bas comme chez nous, on a le sentiment que la veine s’est épuisée tellement les héros sont exténués d’avoir été visités et revisités par les biographes. Ce n’est pas tant le genre que l’époque qui a trop tiré sur la corde. En « peoplisant » à outrance la vie politique, artistique et culturelle, les médias ont tué le goût du public pour la biographie, longtemps terre d’élection du « misérable tas de secrets » cher à Malraux. Le mystère d’une vie en a été galvaudé jusqu’à en détourner le lecteur. Il se pourrait même que l’on assiste à un retour de bâton et qu’à la dictature de la transparence succède un certain respect pour la vie privée ; du moins, s’agissant des biographies d’écrivains, cessera-t-on d’éclairer les énigmes de la création par la trivialité de l’anecdote : «On ignore généralement que William Shakespeare, le dimanche, reprenait volontiers une part de plum-pudding. Et ceci, n’est-ce pas, explique bien des choses » relève le romancier Eric Chevillard sur son blog L’autofictif. Philip Roth le fait avec autant d’ironie dans son dernier roman Exit le fantôme, sauf qu’elle exprime une vraie violence vis à vis de la « licence d’exploitation d’une vie »que s’accordent arbitrairement les biographes littéraires. Cette vive dénonciation en est même le sujet en creux puisqu’elle court tout au long du récit : en quoi l’explication biographique, projet des plus réductionnistes à ses yeux, porte-t-elle jugement sur l’esthétique d’une œuvre ?

Signe des temps : au lendemain de l’exceptionnel succès de son récit inédit Le voyage dans le passé l’an dernier, Grasset récidive en publiant Un soupçon légitime, nouvelle tout aussi inédite en français du même Stefan Zweig. Inutile d’être grand clerc pour prévoir qu’elle rencontrera un bien plus vaste public que ses fameuses biographies (Fouché, Marie-Antoinette, Marie Stuart, Magellan) rassemblées sous le titre Les grandes vies ; Zweig était pourtant l’un des maîtres biographes de son temps. Seulement voilà, ce n’est plus de saison. La biographie, comme la psychanalyse, meurt de son triomphe : elles prospèrent partout désormais au sein du public, l’une dans l’indiscrétion générale, l’autre dans le langage commun. Il y a comme un renoncement à l’esprit d’un certain XXème siècle dans cet adieu à un genre, même si ce n’est qu’un au revoir. Juste le temps pour l’époque de se purger de sa vulgarité avant que la biographie nous revienne en majesté, enfin renouvelée.

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/08/28/la-biographie-meurt-davoir-triomphe/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
This entry was posted in Books and literature. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s