La primaire instaure « au sommet du PS une forme d’individualisme concurrentiel qui est bien dans l’air du temps libéral ». Elle « dépossède les adhérents de leur pouvoir de désignation et expose fortement la sélection des candidats aux “verdicts” de l’opinion publique ». « Non seulement cette procédure ne supprime pas les “logiques d’appareil”, mais elle permet de faire l’impasse sur les faiblesses sociologiques, idéologiques et organisationnelles du PS ». En définitive, c’est une « mauvaise réponse à un réel enjeu : l’affaiblissement de la légitimité et de l’ancrage social des partis en général et du Parti socialiste en particulier ». Voilà, s’il fallait le résumer en quatre phrases, le propos on ne peut plus clair et incisif de Rémi Lefebvre dans son livre Les primaires socialistes, la fin du parti militant (1).

Evidemment, la charge de ce professeur de sciences politiques pourrait être jugée trop sévère… si seulement ce début de campagne entre candidats à la candidature ne lui donnait pas déjà raison. Les débats de fond, qu’attend le peuple de gauche invité au grand banquet de la « rénovation » du PS et qu’imposerait logiquement la crise que nous traversons, sont inexistants. Reste en lieu et place un feuilleton à rebondissements digne d’une telenovela brésilienne, une course de petits chevaux pour grands enfants, une élection de Miss ou Mister Poing à la rose. Le tout alimenté par des instituts de sondage qui, après avoir travaillé à « la fabrique » d’un « candidat imaginaire » avec DSK, mettent autant d’ardeur à imposer l’idée que la désignation du candidat de la gauche devrait se limiter à un duel entre François Hollande et Martine Aubry. Quitte à laisser s’installer dans les rangs des électeurs potentiels l’urgence d’avoir recours au vote utile dans une élection primaire qui, par essence, devrait ignorer ce genre de calculs. Et ce malgré l’incapacité de ces savants de l’opinion à identifier le corps électoral qui participera au scrutin des 9 et 16 octobre prochains.

Mais au-delà de ces considérations, au-delà même de la précieuse analyse qu’il fournit sur le changement profond de nature du parti qu’induit le recours à ce mode de désignation, le livre a surtout pour intérêt d’offrir un très lucide décryptage de la manière dont l’idée de la primaire a fini par s’imposer au PS entre 2007 et 2009. « L’adoption des primaires, écrit Lefebvre, est le produit de la mobilisation d’une coalition d’acteurs (outsiders du parti, le think tank social-libéral Terra nova, des journaux proches du PS comme Libération ou Le Nouvel observateur ) qui cherchent à subvertir les règles de l’organisation et du jeu politique. »

Crise de leadership ou panne d’idées et d’ancrage social ?

Et à le lire, cela semble être rendu possible avant tout par une erreur de « diagnostic » largement partagée : « L’issue du congrès de Reims conforte (…) le diagnostic légitime dominant, médiatiquement consacré : le PS vit essentiellement une “crise de leadership”. Ce dysfonctionnement est perçu comme la matrice des autres crises (idéologique, organisationnelle…) ». La fameuse « crise de leadership », c’est d’ailleurs le premier argument avancé par Olivier Duhamel et le patron de Terra nova Olivier Ferrand dès la préface de leur ode en faveur d’une « primaire à la française ». En somme, ce qui tiendrait éloignée la gauche des responsabilités depuis 1981, ce ne serait point ses idées ou celles qu’elle n’a pas (c’est au choix), mais l’absence ou la profusion (c’est aussi au choix, après tout…) de personnalités pour les porter. Ce ne serait pas non plus le fait que le Parti socialiste soit en décalage avec la France qu’il souhaite gouverner en comptant par exemple deux fois moins d’employés dans ses rangs et sept fois mois d’ouvriers qu’il y en a dans le pays…

Partant de constat erroné, chacun y a vu son intérêt et a pu dérouler son argumentaire. En premier lieu, les « outsiders » comme Arnaud Montebourg. Et l’on comprend aisément leurs motivations. Terra Nova qui, après avoir participé à l’externalisation de ce qu’il restait de réflexion au PS, a sans doute aussi dû voir d’un très bon œil la possibilité d’externaliser la désignation de celui qui devrait les porter au cours de l’élection présidentielle (Lorsque Lefebvre note que « les primaires marquent la délégitimation d’une forme politique héritée du mouvement ouvrier, le parti politique », on ne peut d’ailleurs s’empêcher de penser à la fameuse note de Terra nova qui, en mai dernier, préconisait de se détourner — malgré les dénégations d’Olivier Ferrand — des ouvriers et des classes populaires dans leur ensemble pour se concentrer sur un autre électorat baptisé dans cette charmante novlangue « la France de demain » et regroupant les jeunes, les femmes, les diplômés et les minorités).

There is no alternative : c’était la primaire ou la mort du PS !

Reste Libération et Le Nouvel observateur qui, comme le relève Rémi Lefebvre, « ont des partenariats avec Terra nova » et « construisent » alors « peu à peu une attente sociale de primaires » à l’aide de sondages (déjà) et même d’une pétition à la veille de l’ouverture de l’université de La Rochelle de 2009 ! Mais s’il insiste sur ces deux titres, Rémi Lefebvre ne dédouane pas le rôle des autres médias. Leur faculté, hier, a adopté un discours quasi Thatchérien façon TINA : there is no alternative, c’est ainsi, ou le PS meurt ou il s’adapte à la modernité, à l’air du temps — la personnalisation à outrance de la vie politique, la dictature mortifère de l’opinion, le refus des formes traditionnelles d’engagement politique et l’émergence d’un militantisme-consommateur, d’une militance light qu’on pourrait appeler « snacktivisme ». Et la faculté de ces mêmes médias, aujourd’hui, à trouver leur compte dans les primaires en mettant en scène « une série de matchs successifs ou permanents, incertains et personnalisés : Royal-Aubry, Aubry-Hollande, Aubry-DSK, DSK-Hollande… ».

L’auteur ne dédouane pas plus les dirigeants socialistes qui participent, depuis très longtemps déjà, à la « coproduction » de ce « feuilleton de la désunion » en alimentant à flux quasi continus les journalistes en petites phrases assassines. Il rappelle aussi que la première d’entre eux, Martine Aubry, n’était pas favorable à l’origine au principe de la primaire, mais qu’en en appelant à une « rénovation profonde » du PS « de c comme cumul des mandats à p comme primaires », elle s’est offert un peu de sursis après l’échec cuisant des élections européennes.

Finalement, si la primaire vire au fiasco, la liste des coupables est longue. Tout le monde en est : dirigeants du PS, « penseurs » et journalistes politiques. Les militants socialistes qui, en adoptant la primaire, ont tressé la corde avec laquelle ils seront pendus. Et ceux, aussi, finalement, qui se rendront aux urnes au mois d’octobre. Voilà qui est réjouissant. La primaire reposait sur une promesse : celle d’instaurer une supposée démocratisation. Elle aura fait mieux : diluer la responsabilité d’un possible échec. A moins que…

(1) Rémi Lefebvre, Les primaires socialistes, la fin du parti militant. Éditions Raisons d’agir. Août 2011. 175 pages. 8 euros.

Gérard Andrieu, Marianne

http://www.marianne2.fr/PS-si-la-primaire-vire-au-fiasco-les-coupables-sont_a210074.html

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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