Cet été, j’en ai retrouvé mon latin

Au début du siècle dernier, A.E. Housman, acrimonieux géant de l’érudition classique, se lamentait déjà sur «une époque qui avait rompu avec la latinité». A cette époque, les philistins chassaient les classiques des programmes et le siècle qui a suivi n’a guère amélioré la présence du latin dans la société occidentale. Les classicistes pourraient se targuer des effectifs de latinistes qui, aux États-Unis, ont doublé  au lycée entre 1997 et 2007, mais ce mini-déluge n’a fait que pousser le nombre de ces élèves à un minuscule 8.654 –soit littéralement 1% du nombre d’humanistes inscrits dans le secondaire supérieur au cours des années 1930.A l’image de ses mots, le latin continue son déclin.

Face à cette sinistre situation, j’ai acheté cet été un billet d’avion pour aller à Rome et rejoindre le petit réseau d’érudits qui se consacre aujourd’hui à la préservation de cette langue en la parlant, tout simplement. Je me suis retrouvé en compagnie de seize autres vingtenaires, flânant au cœur de l’ancien monde et discutant non pas en anglais, ni en italien, mais —ecce!— en latin.

Comment dit-on «manteau de mac» en latin?

Je peux vous assurer que l’entreprise est encore plus bizarre qu’elle en a l’air. Le programme «Living Latin» («le latin vivant») de l’Institut Paideia est un séjour linguistique de latin qui se déroule à Rome, l’été, en immersion totale. Les matinées se passent sur le campus de l’Université St. John’s à lire de la poésie et à commenter les textes en latin; l’après-midi, c’est la même chose, mais sur des sites d’une importance littéraire ou archéologique majeure.

Si vous étiez en vacances en Italie, en juin, vous nous avez peut-être croisés près de l’Ara Pacis, à confronter nos oraisons latines sur la pax Augustana en plein cagnard. D’autres exercices étaient davantage modernes, comme celui, par exemple, consistant à mémoriser des mètres alcaïques en nous aidant de rythmes hip-hop.

Ce programme rassemble des étudiants, dès le premier cycle, aux connaissances écrites poussées, mais qui ont très peu, voire pas, d’expérience parlée de la langue latine. Même les catholiques parmi nous n’avaient jamais utilisé le verbe de Cicéron pour commenter les vicissitudes des Vespas zigzagantes, ou pour décrire un «manteau de mac» (tunica lenonis). Les latinitas étaient souvent épuisantes –essayez de traduire une forme particulière de conditionnel dans le temps et le mode correct, sous le regard insistant de 32 yeux ennuyés et des carabinieri qui braillent des obscénités juste sous vos fenêtres.

Le plus fastidieux, c’était le jeu incessant entre les syllabes accentuées et non-accentuées: une langue dont l’existence s’est faite pendant bien trop longtemps uniquement sur papier revenait à la vie, exigeante comme un nouveau-né. Les étudiants, agissant en toute bonne foi, faisaient même tout leur possible pour mentionner leurs projets de dîner en latin, même si la pizza, dans sa forme latine, est bien moins appétissante: placenta.

Le culte du moine Reginaldus

Si le «Living Latin» de Paideia est, techniquement, un programme nouveau, il dérive du Aestiva Latinitas Romae («été de latinité à Rome»), un cours cultissime, enseigné pendant plus de 20 ans par le Père Reginald Foster, décrit par l’American Scholar comme «une sorte de Société nationale Audubon pour la langue latine faite homme». Forster est connu sous le nom de «Reginaldus» par ses étudiants —ou plutôt ses acolytes, car un genre de culte de la personnalité a rapidement entouré le moine. En tant que carme américain, il a servi pendant plus de 40 ans auprès de la Secrétairerie des lettres latines et des brefs aux princes. Plus simplement, il était le directeur des lettres latines du Pape, un rôle qui le fit traduire en latin les bulles pontificales, tout en supervisant le Lexicon Recentis Latinitatis du Vatican, qui offre des néologismes latins bien utiles permettant de rendre des termes tels le pop-corn (maizae grana tosta) et la pornographie (pellicula cinematographica obscena).

Parallèlement, en été, le cursus de huit semaines de Reginaldus accédait à un statut légendaire auprès des classicistes, des premiers modernistes, des archéologues et de bon nombre d’autres universitaires. Il y a dix ans, mon professeur de latin au lycée m’avait parlé de ce séjour ainsi:

«J’ai appris le latin à l’école, mais avant de rencontrer Reginaldus, je ne le connaissais pas».

Foster s’est depuis retiré dans son Wisconsin natal où il tient toujours, l’été, son cours de huit semaines. Mais c’est encore de sa personnalité que se nourrit le programme Paideia à Rome. Ses fondateurs, Jason Pedicone et Eric Hewett, étaient les protégés de Reginaldus: quand le moine tomba malade à l’été 2008, ils le remplacèrent pour le mois et demi de l’Aestiva Latinitas restant.

Ces individus sont deux inénarrables missionnaires du latin parlé, le genre de types qui conversent en latin avec aisance et précision, même s’ils n’ont pas le même accent: Hewett, un fervent catholique vivant à Rome et évoluant dans les  arcanes des érudits ecclésiastiques de la ville, parle le latin médiéval, avec ses g doux et ses v durs, tandis que Pedicone semble préférer la prononciation reconstruite de l’Empire (ils sont tous les deux en train de finir leur thèse, Pedicone sur la métrique latine à Princeton, et Hewett sur Rabanus Maurus à l’Université de Salerne).

Une colonie de vacances plus qu’un cours

Dans Le latin, ou l’empire d’un signe, Françoise Waquet parle des classes de la Renaissance dans lesquelles le latin était la seule langue autorisée et où les écoliers-indics, nommés des «renards» (vulpes), pouvaient rapporter aux maîtres ceux qui gaffaient en langue vernaculaire. Le régime de Paideia n’était pas aussi impitoyable et, contrairement à de nombreux séjours linguistiques modernes en immersion, il ne demande même pas de prêter un «serment» au latin.

Cependant, même en passant des heures, tous les jours, sur la scansion, les supins, les conditionnels passés contrefactuels, et autres écueils du latin des puristes, ce cours se donne comme mission la vivification d’une langue trop souvent déclarée morte. Une telle mission, nécessairement, requiert un peu de fanatisme de la part de ses élèves, ce qui fait que le cours tenait plus de la colonie de vacances que d’un programme scolaire à proprement parler.

Nous sommes descendus dans la grotte de la Sybille de Cumae pour y réciter les centaines de vers de Virgile qui s’y rapportaient.  Nous ne sommes pas passés inaperçus dans le Forum, tandis que nous décrivions ses divers chefs-d’œuvre latine, en latin (un vieil Italien, avec plusieurs verres dans le nez, nous a suivi pendant quelques temps, nous applaudissant et s’exclamant des «bravi» quand cela lui paraissait approprié). Nous nous sommes arrêtés dans la catacombe de Priscille, les entrailles de la basilique Saint-Clément, où un groupe de sympathiques Bulgares a écouté nos latinismes sur Saint Cyrille (Cyrille a inventé l’alphabet slave –le cyrillique– et lui a donné son nom, ce qui fait que sa tombe est aujourd’hui un lieu de pèlerinage pour de nombreux slaves).

Un vendredi anormalement brumeux, nous avons arpenté le sommet du Vésuve pour y lire les lettres que Pline le Jeune envoya à Tacite, lui racontant l’éruption du volcan en 79 ap. J.C. Un lycéen aux cheveux frisés nous accompagna: il nous fit profiter de sa sensible traduction italienne, et notre façon de parler le rendit bien moins perplexe que ce que nous aurions pu imaginer.

Des lamentations productives

Que de frivolités, pourraient dire les esprits chagrins –une colo fantaisiste pour gros intellos, une entreprise élitiste et complaisante (financée en grande partie par des subsides universitaires) qui ne fait rien pour atténuer la dette nationale ou les émissions carbone. J’aurais tendance à dire somnium («balivernes»). Grâce à cet été passé à parler latin, je peux aujourd’hui anéantir les hexamètres comme César les Gaulois. A strictement parler, cet été n’a peut-être pas été très «utile»; mais les étés, après tout, se passent à l’otium (le «loisir»), l’antithèse lexicale du negotium, les «affaires» (les étudiants de troisième cycle sont néanmoins connus pour savoir mélanger les deux).

L’immersion latine offre d’autres inestimables bénéfices. Connaître sa propre histoire est un bien en soi et, dans ce sens, cet été archéologico-littéraire fut tout sauf frivole: comme Nicholas Ostler l’explique dans son engageante biographie du latin, «l’histoire du latin est l’histoire du développement de l’Europe occidentale».

Malheureusement, l’histoire contemporaine nous montre que, malgré tous nos efforts, le latin est acculé et se meurt, même parmi le clergé. «Je ne suis pas optimiste sur l’avenir du latin», avait déclaré Foster. «Les jeunes prêtres et les évêques ne l’étudient plus». Des lamentations à la Housman qui ne lui ont fait guère marquer de points parmi ses coreligionnaires qui, autrefois, piquaient du nez pendant leurs cours de latin.

Cependant, ces lamentations ont quelque-chose de rassurant: chaque mini-génération d’acrimonieux puristes semble en engendrer une autre et s’extraire des poussiéreuses versions écrites pour parler le latin à voix haute, filant une conversation qui dure depuis longtemps, très longtemps.

Ted Scheinman, Slate.fr

http://www.slate.fr/story/43113/ete-latin-langue-vivante

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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