Limonov, une vie de merde

Il faut vraiment qu’un livre soit signé Emmanuel Carrère, que le lecteur soit sous le coup de l’excellent souvenir de L’Adversaire, de Roman russe, d’Autres vies que la mienne et qu’il soit encore imprégné de sa manière d’osciller entre récit, roman et reportage jusqu’à créer son propre genre, pour vaincre sa réticence à aller au-delà d’une épigraphe signée Vladimir Poutine. Il est vrai que celle-ci n’est pas mal. Ou plutôt qu’elle tombe à pic : « Celui qui veut restaurer le communisme n’a pas de tête. Celui qui ne le regrette pas n’a pas de cœur ». On ne saurait mieux annoncer l’esprit de Limonov (487 pages, 20 euros, P.O.L.), l’un des meilleurs livres de la rentrée, tout simplement. Question style, ça ressemble à un texte de la revue XXI. Et pour cause : ça vient de là. Le point de départ. Le miracle est que cela tienne sur près de cinq cents pages, qu’il n’y ait jamais de baisse de rythme et que l’intérêt ne faiblisse pas sur la longueur et la durée. Chapeau ! C’est qu’Emmanuel Carrère nous raconte une histoire pleine d’histoires. Par moments, on se surprend non plus à le lire mais à l’écouter, comme cela a pu être le cas autrefois lorsqu’on se faisait balader par les livres de Ryszard  Kapuscinski ou de Hunter S. Thomson.

C’est qui ce Edouard Limonov ? Voyou en Ukraine, icône de l’underground soviétique, activiste dans l’âme, raté flamboyant, clochard puis valet de chambre d’un milliardaire à Manhattan, écrivain fêté par les branchés à Paris, soldat perdu dans les Balkans, vieux chef charismatique du parti national-bolchévique dans le bordel post-communiste. Un type qui se rêve révolutionnaire professionnel et technicien de la guérilla urbaine. Les événements n’ayant pas été à la hauteur de ses ambitions, il ne sera qu’un Lénine au petit pied à la recherche de son wagon plombé. C’est connu pourtant : l’Histoire ne repasse pas les plats. Une tête dure, ce type toujours prêt au baston, dissident familier du goulot à défaut du goulag. De son propre aveu, à la fin des fins, à l’heure du bilan, il convient qu’il a vécu « une vie de merde ». Ce qui est aussi peu engageant pour un biographe qu’excitant pour un romancier. Voilà bien un destin romanesque : la dissidence, les cuites, les prisons, les coups, le sang, les femmes, la déchéance, le crépuscule… On comprend que Carrère, qui a le goût des anti-héros et des paumés, ait été séduit par ce chemin de baroud. D’autant que celui-là, particulièrement couillu, a autant d’attrait que Jean-Claude Roman, celui de L’Adversaire, un type sinistre et gris pour Simenon, en était dépourvu.

A suivre Limonov, on se retrouve souvent dans des squats aux draps pleins de foutre et aux cuvettes de chiottes débordant de merde congelée, avec des skins qui regardent en boucle Les Aventuriers de Robert Enrico avec Alain Delon et Lino Ventura (et Joanna Shimkus, Carrère, vous l’avez oubliée !). Le genre de type qui ne s’épanouit que dans un univers destroy. Toujours en guerre, qu’elle soit dehors ou en lui. En Bosnie, c’est du côté serbe et chez les Serbes, avec le tueur Arkan. Il y a une certaine naïveté à se demander, comme le fait Carrère, si Limonov a tué. Question de pékin. Jean Rolin et Jean Hatzfeld, guidés par George Orwell dans ces labyrinthes de la mort, deux collègues de travail qu’il a consultés, ont pourtant dû lui expliquer comment cela se passait dans ce genre de situation : celui qui ne tue pas est mort. Autre naïveté, plus touchante celle-là, mais c’est à se demander s’il ne le fait pas exprès, l’admiration qu’il porte à cet homme « qui ne prend jamais de vacances », ou alors dans un camp d’entrainement. Et pourquoi pas les congés payés pour les nazbols ? Si Limonov se réduisait à la geste d’Edouard Limonov, ce ne serait qu’à demi réussi. La force du récit vient de ce qu’il en contient d’autres, déplie une autre histoire immédiate de la Russie depuis la mort de l’Union soviétique, et offre un autoportrait de l’auteur en creux. Car en partant à l’assaut des contradictions de Limonov, énigme somme toute mineure, l’auteur a tenté de résoudre les siennes, qui ne sont pas moins troublantes. Celle d’un bourgeois du XVIème arrondissement de Paris, fils d’une historienne connue, à la jeunesse balisée (lycée Janson de Sailly, Sciences-Po du temps où le Loden y régnait), qui crut faire le pas de côté en s’établissant dandy de droite, rejouant avec ses copains les joutes Goléa/Bourgeois à la « Tribune des critiques de disques », écrivant sur le cinéma dans Positif. Jusqu’au glissement progressif vers autre chose sous d’autres horizons par d’autres moyens. Actuel est passé par là et la conception de Limonov s’en ressent.

Limonov a vécu dans tous les mondes, mais où qu’il soit, c’est toujours glauque. A croire qu’il l’apporte avec lui et que le glauque lui fait cortège fût-ce lorsqu’une de ses femmes l’égare dans une datcha tchékhovienne. Même lorsqu’il se retrouve sous des lambris entourés de putes de luxe, il a conservé ses réflexes d’ancien pauvre. L’écriture de Carrère a ceci de fascinant qu’elle est en parfaite osmose avec son sujet. Ainsi lors du long séjour new Yorkais de Limonov : « La party chez les Liberman, il faudrait idéalement la raconter comme le bal au château de la Vaubyessard dans Madame Bovary, sans omettre une petite cuiller ni une source d’éclairage. J’aimerais savoir faire ça, je ne sais pas ». Mais Flaubert ne racontait pas l’histoire d’un exilé soviétique à New York qui se fait enculer par des nègres pour voir si ce qu’on dit est vrai et en tire un roman qui fera sa célébrité en Europe sous le titre It’s me, Eddie en anglais, Fuck off, Amerika ! en allemand et Le poète russe préfère les grands nègres en français (Ramsay, 1980), ses meilleurs livres (ici sa bibliographie) demeurant d’après le chroniqueur de sa vie Journal d’un raté (Albin Michel, 1982) et Le livre des eaux (pas lu). On croise du monde, Jean-Edern Hallier attendant place des Vosges un Le Pen qui ne vient jamais (ici les articles de Limonov dans L’Idiot international), le poète Joseph Brodsky, Gorbatchev… Sans oublier le principal, Alexandre Soljénitsyne, qu’on ne voit jamais mais qui ressurgit à intervalles réguliers, pas assez souvent toutefois pour que notre Plutarque réussisse pleinement son pari de nous livrer en prime des vies parallèles de « ce vieux con » de Soljénitsyne et de Limonov que l’ancien pensionnaire du Goulag traite quant à lui d’ « insecte pornographe ». L’idée était belle mais exigeait une autre construction et un égal traitement du Grec et du Romain, ce qui n’est pas le cas. Mais Carrère, lui, a une qualité dont le grand béotien était dépourvu : l’humour, qui confère une certaine légèreté propre à tempérer les évocations les plus graves. C’est peu dire qu’il s’engage dans le récit : il est carrément dans le motif, comme disent les peintres, ce qui le distingue de Truman Capote qui s’était absenté de la mise en scène de De sang-froid, enquête de référence de Carrère. Son héros buveur, cogneur et forniqueur, tout pour faire un looser magnifique, il le respecte toujours, l’admire souvent, le critique parfois, sans jamais cesser de la voussoyer. Pour lui faire raconter sa vie, il l’a rencontré et interrogé tous les jours pendant deux semaines au risque d’une empathie sans limite. Carrère, qui a le don de nous embarquer dans son enquête, possède une vertu rare chez nos contemporains à plume : sa clarté d’exposition. Tout s’enchaîne si naturellement, et la vie y est si présente que, lorsqu’on le lit, on oublie qu’on lit un livre. On ne cherche même plus à savoir comment c’est fait. Pas le temps.

Le héros est fatigué. L’écrivain à succès a de plus en plus de mal à vivre de ses droits. Les tirages ont baissé et ses piges pour Voici et GQ version russe rapportent davantage, tant pis si c’est moins glorieux. Mais la passion politique ne l’a pas déserté. Il s’est retranché dans son bunker. Le gourou a 68 ans ; s’il s’est rangé des voitures, il ne l’est pas tout à fait des kalachnikovs –mais qui l’est vraiment en Russie, ce pays où tout le monde a un garde du corps sauf les gardes du corps (pensée forte de celui d’Elstine, glanée entre deux vapeurs au sauna : « Boris Nicolaïevitch, la démocratie, c’est bien, mais sans élections, c’est plus sûr »). Il rêve désormais de finir ses jours quelque part du côté de Samarcande, en tout cas en Asie centrale, son coin préféré, non sans s’être auparavant présenté contre Poutine aux élections de 2012. Au fond, c’est avec celui-là, et non avec Soljénitsyne, que notre pseudo-Plutarque aurait dû écrire une “vie parallèle” tant ils ont de points communs. Deux types antagonistes d’aventuriers venus du même terreau. Alors, héros ou salaud, le rouge-brun naviguant dans le marigot des communistes nostalgiques et des nationalistes furibonds ? « Il faut reconnaître une chose à ce fasciste : il n’aime et n’a jamais aimé que les minoritaires : les maigres contre le gros, les pauvres contre les riches…» écrit Carrère pour justifier son engagement du côté des musulmans des républiques périphériques malgré qu’il ait fait le coup de feu contre les Bosniaques, et bien que jusqu’à preuve du contraire, les pauvres soient largement majoritaires dans la Russie contemporaine. De s’être toujours placé du côté des « minoritaires » suffit-il à conférer une cohérence à son passage sur terre ? Pour sa part, l’auteur dit suspendre son jugement. C’est la seule limite de son livre. Car si lui ne le juge pas, qui le fera ? Au début, Emmanuel Carrère avoue qu’il ne supporte pas les gens qui fuient une explication par un rituel “C’est plus compliqué que ça.” A la fin, il rend les armes lorsqu’il entend des jugements sommaires sur son héros et convient :”C’est plus compliqué que ça…”

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/09/11/limonov-une-vie-de-merde/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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