Le bruyant silence de Syrte

Plus de deux cents jours après le début des troubles en Libye, la guerre continue. Il serait tentant de se laisser aller à l’illusion que l’affaire, avec la chute de Tripoli, est entendue. Kadhafi a été chassé de sa capitale, il ne contrôle plus que quelques points-clés, comme Syrte et Beni Walid.

Pourtant, en dehors de quelques brèves sur la progression et le regroupement des forces rebelles, les médias occidentaux se détournent aujourd’hui de la bataille de Syrte. D’une part car leur attention est toute entière accaparée par les commémorations du 11 Septembre, et d’autre part car des combats qui traînent en longueur risquent toujours de lasser audience et lectorat.

Mieux vaut donc attendre que les troupes du Conseil national de transition (CNT) (le terme de «rebelles» s’applique désormais aux soldats du colonel) investissent les derniers bastions de l’ancien régime pour clamer victoire et peut-être enfin passer à autre chose.

La bataille de Syrte a-t-elle vraiment lieu?

De son côté, Kadhafi a fait de la ville de Syrte la nouvelle capitale de sa République islamique, et ses forces semblent pour l’heure fermement décidées à résister. Comme à Beni Walid, ville d’une cinquantaine de milliers d’habitants au sud-est de Tripoli.

On annonce la prise de ce fief kadhafiste depuis des semaines, soit à l’issue de négociations, soit lors de combats. Apparemment le CNT y a déclenché une offensive —sans grand succès pour l’instant. Les loyalistes ont tiré des roquettes, comme le rapporte The Independent:

«Trois explosions soulèvent des débris, de la poussière et des éclats, et les combattants s’éparpillent pour se mettre à l’abri. La seule réaction des forces du gouvernement provisoire est [d’attendre] les frappes aériennes de l’Otan.»

Quelques minutes plus tôt, un membre du CNT affirmait que les unités de Kadhafi savaient «qu’elles sont battues; elles cherchent vraiment à négocier». Un combattant du CNT le contredit:

«Mec, ils ont des Grad [des lance-roquettes multiples, ndlr], des mortiers, des mitrailleuses. On y est allsé, mais on a dû se replier; on n’est pas assez nombreux».

Un premier assaut a donc été repoussé. Mais partout, les ex-rebelles se préparent à l’attaque, comme le rappelle The National, publication anglophone des Émirats arabes unis:

«Après de violents combats vendredi dernier à Beni Walid, […] un reporter de l’AFP sur le front est de la ville, à Sedata, à environ 60 kilomètres au sud de Misrata, a dit avoir entendu des tirs d’artillerie et le vol d’appareils de l’Otan.»

L’intensité des affrontements autour de Beni Walid est confirmée par d’autres sources comme Voice of America.

Syrte ne devrait bien sûr pas être épargnée par la grande offensive du CNT. Depuis la fin du mois d’août, le gouvernement provisoire annonce son intention de s’en emparer. Ce qui est, peut-être, plus facile à dire qu’à faire.

The Air Force Times, la publication des forces aériennes américaines, revient dans un article sur le statu quo autour de la ville, ainsi que sur les tirs de roquettes des kadhafistes à Beni Walid et dans le Wadi Dinar, rappelant également que les fidèles du colonel tiennent toujours des positions importantes dans le sud du pays, à Sabha.

Du côté des états-majors occidentaux, on se montre, comme d’habitude, plus discret. Toutefois, même la sobriété des communiqués officiels permet d’entrevoir la dureté des combats sur le terrain. Ainsi, dans son point de situation n° 42, le ministère français de la Défense dresse la liste des cibles frappées par l’aviation:

«Une vingtaine d’armements et véhicules militaires (véhicules légers armés, chars, lance-roquette multiples et pièce d’artillerie) dans la région de Syrte; une quinzaine d’infrastructures (installations militaires, dépôts de munitions, etc.) dans les régions de Syrte et de Shebba.»

Informations que l’on retrouve sur le site du ministère britannique de la Défense, sans plus de détails sur ce qui déroule en réalité aux alentours de Syrte.

Il faut dire que la région n’est pas synonyme de bons souvenirs pour les forces britanniques, en particulier pour la Royal Navy. En effet, par deux fois les navires de Sa Majesté y ont affronté la marine italienne, en 1941 et 1942. Et si l’historiographie britannique est prompte à revenir sur le triomphe de ses armes contre les mêmes Italiens lors des batailles de Tarente, en novembre 1940 et du Cap Matapan en mars 1941, elle ne se vante guère de ces deux semi-échecs moins connus, au large de Syrte.

Ailleurs en Libye, il se passe des choses étranges. Comme à Koufra, lieu lui aussi célèbre depuis l’attaque menée par les Forces françaises libres du général Leclerc. Outre ces curieuses colonnes de centaines de véhicules blindés et de camions qui passent au Niger —et dont on a cru un temps qu’elles abritaient le colonel Kadhafi en personne—, colonnes qui, en outre, ne sont apparemment pas prises pour cibles par les avions de l’Otan, l’oasis de Koufra a été le théâtre de bizarres manipulations.

Après de violents affrontements interethniques en janvier, Koufra est passée aux mains des rebelles du CNT en février. Les soldats de Kadhafi en ont repris le contrôle en avril. Or, depuis juillet, le site serait tenu par… l’armée soudanaise. Une affaire qui, comme les opérations complexes de Syrte, est passée sous silence, sans doute par manque d’informations plus détaillées.

Et après?

L’après-Kadhafi fait l’objet d’âpres marchandages et c’est peut-être sous cet angle qu’il faut considérer le déploiement soudanais, Koufra étant une étape essentielle sur la voie des champs pétrolifères du sud de la Libye. Actuellement, deux problèmes majeurs se posent.

D’abord, la mainmise sur le pétrole et le gaz naturel. A ce sujet, il est probablement déjà trop tard pour ceux qui, comme la Chine, la Russie et quelques autres, n’ont pas immédiatement soutenu le CNT. C’est ce que souligne Stratfor.com, le site américain spécialisé dans le renseignement, qui estime que «la situation en Libye pourrait contraindre la Chine à prendre conscience du coût de sa politique à long terme de non-ingérence dans les affaires internes d’autres pays».

L’autre sujet de préoccupation, pour les chancelleries et les états-majors occidentaux, ce sont les arsenaux du colonel Kadhafi. On sait déjà que nombre d’armes sont désormais librement en circulation à Tripoli et que des missiles antiaériens portables de fabrication russe se sont dispersés aux quatre vents. L’inquiétude demeure quant aux importants stocks d’armes chimiques du régime déchu.

Mais pour l’heure, dans un silence assourdissant, Syrte, nouvelle capitale de Kadhafi, tient toujours. Jusqu’à cet ultime assaut que les rebelles ne semblent toujours pas en mesure de lancer.

Roman Rijka, Slate Afrique

http://www.slateafrique.com/39313/libye-le-bruyant-silence-de-syrte

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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