Marine Le Pen se trompe de France comme on se trompe d’étage

titre personnel, je n’ai rien contre Marine Le Pen. Je compte même des amis dans son entourage, tel Paul-Marie Coûteaux pour qui j’ai beaucoup d’affection et que je fréquente volontiers.

Avec quinze ans de moins, j’eusse d’ailleurs suivi avec gourmandise cette grande blonde customisée par Thérèse d’Avila («Soyez viriles, mes sœurs!» disait la sainte à ses bonnes filles) dans ses virées nocturnes au Palace, quand la politique se résumait pour elle à frimer dans les coulisses des émissions de télévision où, quoi qu’il en dise aujourd’hui, son père était plus présent qu’à son tour. Rue Sainte-Anne, nous aurions repris à tue-tête, tout sectarisme bu, La Madelon ou les tubes de Gloria Gaynor (première période). J’aurais grimpé sur ses épaules –qu’elle a solides, dame!– et nous nous serions battus contre la seule race que tout être humain normalement constitué aspire à  exterminer entre une heure et six heures du matin, à savoir les tenanciers de vestiaires de boîtes de nuit.

Je leur reproche pourtant bien des choses, à elle et à son cerveau –qu’elle a vif, peuchère!, quoique brouillon. En vrac: sa focalisation épistémologique sur la question des migrations, son ralliement à l’interventionnisme étatique, son goût (feint?) pour les ambiances prolo-grégaires et les troupeaux de ploucs élevés en plein air au Puy-du-Fou (un endroit que j’aime, Dieu seul sait pourquoi). Cela dit, sur ces différents points, toutes ses pensées, ses paroles, ses actions et ses omissions –tout ça passera, comme le reste. Sic transit…

Servir «certains» Français, ce n’est pas servir la France

Le vrai problème, chez Marine Le Pen, c’est la France. La vraie France, veux-je dire. Elle se trompe sur la France. Elle se trompe, et elle nous trompe –mais sans forcément le vouloir, car cette faille est chez elle, et chez beaucoup de Françaises et de Français, un héritage déterminant, peut-être même inconscient.

Pour faire simple, c’est l’idée selon laquelle servir certains Français signifie servir la France. Je puis admettre qu’on prétende servir certains Français (distingués à partir de critères parfois saugrenus) mais, dès lors, on ne peut pas prétendre servir la France ipso facto, comme on fait d’une pierre deux coups. A la rigueur, on se dira nationaliste (serviteur de la nation, d’une certaine nation) mais on ne se dira pas patriote (serviteur de la patrie, qui est une donnée de l’histoire à prendre ou à rejeter comme telle, dans laquelle on ne peut distinguer le plaisant du déplaisant).

C’est à dessein que j’emploie ici le mot «histoire», car la France ne se comprend qu’en rapport avec son histoire. Une histoire qui n’est au départ qu’un ensemble d’événements survenus, Dieu sait pourquoi et comment, dans un espace particulier –un ensemble d’événements qui, par les interactions subtiles des déterminismes naturels et des affects humains, devient l’histoire d’un territoire particulier où a vécu (le participe passé a ici son importance), à un moment particulier, une population particulière.

Qu’est-ce à dire? Il n’est rien de plus erroné que de confondre la France et les Français. Ces deux réalités n’ont absolument pas le même destin. Pis: le destin de la France s’arrête dès lors qu’on le confond (ou qu’on entreprend de le fusionner) avec le destin des Français –c’est-à-dire d’une certaine population d’hommes et de femmes qui peuvent, certes à bon droit, se dire ses fils et ses filles à tel moment fugace de l’histoire.

Supercherie et super-chérie

En effet, la France est à la fois une supercherie de l’histoire et la super-chérie de l’Histoire. Supercherie de l’histoire car elle n’existe que par intermittences: celle des manuels scolaires, figée entre le grand A et le grand B, ne reflète que très imparfaitement la vraie France, qui est d’une plasticité prodigieuse, qui joue à cache-cache avec les langues et les tribus, les princes et les présidents, qui va où elle veut, comme le souffle de l’esprit, qui n’aime rien tant que la puissance et la fantaisie –la puissance de la fantaisie.

C’est du reste parce qu’elle est une supercherie de l’histoire qu’elle est aussi la super-chérie de l’Histoire: comme on le dirait d’un enfant qui ne pleure jamais outre mesure, elle est facile. C’est un pays facile. Facile à faire exister –et donc à faire exister à nouveau.

Amenez-moi n’importe quelle troupe sur mon champ de mars hexagonal, je vous fais la France. La France ressemble au caméléon: quelle que soit la couleur qui la remplit (bleu celtique, cyan gaulois, pourpre romaine, argent franc, émeraude hun, ocre arabe, blond viking, or lombard, grenat espagnol, cuivre maghrébin, ébène malien –et demain, qui sait?, jaune chinois ou marron papou), elle existe –et c’est parce qu’elle change de couleur tout en restant elle-même qu’on s’intéresse à elle et qu’on l’observe sous toutes les coutures, de tous les horizons. Mieux: c’est le lent passage des couleurs sur sa vieille peau immuable qui lui donne sa raison de vivre.

Autrement dit, quand Marine Le Pen laisse entendre –même confusément, même sans le vouloir– que la France ne peut continuer (selon les mots de Péguy) qu’avec certains Français, avec les Français qui assistent à ses meetings ou qui votent pour elle, voire seulement avec les Français d’aujourd’hui et non les Français de demain, elle se trompe sur la France.

Elle se trompe de France –comme elle s’est sans doute déjà trompée d’étage dans son immeuble, autrefois, en rentrant du Palace passablement pompette. Eh bien, comme il y a vingt ans, il faut la prendre par la main, la mettre au lit avec une aspirine, et la vie continue!

Matthieu Grimpret, Slate.fr

http://www.slate.fr/tribune/43685/marine-le-pen-se-trompe

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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