Qui a peur de la génération numérique?

Il y a un passage révélateur quand on arrive à peu près au quart de Now You See It, le manifeste passionné de Cathy N. Davidson sur la façon dont les outils numériques transforment notre manière d’apprendre et de travailler. Davidson est – en fait, c’est difficile de vous dire ce qu’elle est. Son titre officiel est professeur d’études interdisciplinaires au sein de l’Institut des Humanités John Hope Franklin, de l’Université de Duke. Elle est aussi la cofondatrice  du Collaboratoire avancé pour les Humanités, les Arts, la Science et la Technologie, qui se définit comme «un réseau d’innovateurs dédié aux nouvelles formes d’apprentissage à l’ère numérique».

Davidson était en train de vaquer à ses occupations habituelles au travail, un matin, quand les enfants de ses collègues, trois gosses de 9 ans qui n’avaient pas école à cause de la neige, ont commencé à jouer à un jeu vidéo dans un bureau proche du sien. Elle fut captivée. Cette chère Davidson, à l’image de son titre professionnel peu banal, aime tout ce qui s’éloigne de l’ordinaire, surtout en matière d’éducation des enfants. A la fin de la journée, après les avoir observé passer huit heures entières à jouer à LittleBigPlanet, Davidson intercepta les gamins «pressée d’entendre tout ce qu’ils avaient appris de ce genre de jeu interactif et innovant que nous défendions comme étant à la pointe de l’apprentissage».

«Qu’avez-vous appris aujourd’hui?» demanda-t-elle joyeusement. Leur réponse ne fut pas celle qu’elle attendait. Ils «furent pris d’un fou rire irrépressible». Rien, répondirent-ils. «Vous n’avez vraiment rien appris?», réitéra Davidson. «Non! Non!», les enfants riaient de plus belle. «Vraiment rien du tout». Davidson retourna dans son bureau, anéantie. Mais elle reprit rapidement du poil de la bête: elle décida que ces enfants avaient été tellement malmenés par l’école traditionnelle qu’ils ne savaient même pas ce qu’était réellement l’apprentissage.

Les cerveaux des jeunes sont «câblés différemment»

Un autre interlocuteur aurait peut-être pris ces enfants au mot: ils n’avaient, en effet, pas appris grand-chose de leur journée passée assis devant un écran. Mais la réaction de l’auteur est du Davidson tout craché. Elle passe facilement de l’exaltation à la consternation, poussée par un enthousiasme pour tout ce qui est nouveau et numérique, et par une aversion quasi-allergique de toutes les pratiques ou  objets qui existaient avant Internet. Et les individus nés avant 1980 ne lui sont pas non plus d’un grand intérêt.

Les habitants et les connaissances du passé sont globalement des obstacles barrant la route d’un avenir connecté, interactif et collaboratif. Cet avenir, tel que l’envisage Davidson, verra les jeux remplacer les livres, la collaboration en ligne se substituer aux efforts individuels, et le verdict du «crowdsourcing» supplanter l’expertise. Les médias numériques ont mis toutes les institutions sociales sens dessus dessous, et dans ce monde à l’envers, le jeune guidera le vieux, les étudiants apprendront à leurs enseignants et les stagiaires superviseront leurs patrons. Les adultes devront s’inspirer de leurs enfants (sauf, visiblement, quand des enfants ne disent pas ce que nous voulons).

Le culte de la jeunesse de Davidson, s’il est extrême, est très présent de nos jours chez ceux qui écrivent sur la technologie et la société. Les individus nés après l’aube d’Internet ne sont pas les mêmes que vous et moi, dit une antienne aujourd’hui familière. Grâce à leur immersion au long cours dans les médias électroniques, les cerveaux des jeunes sont «câblés différemment», et ils ont besoin d’écoles, de lieux de travail et d’arrangements sociaux différents des nôtres. On les décrit, non sans les jalouser, comme la «génération numérique», ou les «natifs numériques», des individus se sentant naturellement chez eux dans un univers électronique, tandis que nous, les adultes, nous sommes des «migrants numériques», débarqués de l’Ancien Monde et plongés dans l’ignorance, condamnés à baragouiner dans une langue qui nous est étrangère.

Mais avant que ce point de vue se fixe en sagesse populaire, cela vaut la peine d’examiner si cette conception du changement générationnel est exacte ou même utile. Des penseurs comme Davidson, qui insistent sur la différence et la disjonction, sur le gouffre qui sépare le présent du passé, entre eux et nous, négligent des continuités importantes qui remettent de telles théories sérieusement en question. En particulier, Davidson prétend que l’attention des jeunes peut, et doit, se faire d’une manière nouvelle et différente qui ne résiste pas à l’examen.

Nos enfants grandissent sur Facebook et YouTube

Il s’agit, tout d’abord, de l’uniformité essentielle entre l’architecture neuronale de tous les humains, jeunes comme vieux. Selon Davidson, nos habitudes d’attention sont entièrement acquises (et pas innées). Les adultes pré-Google ont appris à être attentifs à des mots statiques imprimés sur du papier; nos enfants de l’ère numérique ont appris à être attentifs à de l’hypertexte et du multimédia. Ce qu’elle ne réussit pas à admettre, en revanche, c’est que nous utilisons tous le même équipement de base, modelé de manière spécifique par l’évolution. «Qu’est-ce que cela signifie de dire que nous apprenons à faire attention?», écrit Davidson. «Cela signifie que personne n’est née en sachant de manière innée comment faire attention, et à quoi faire attention. Les nourrissons suivent absolument tout des yeux, et ne savent pas le moins du monde qu’une chose mérite davantage leur attention qu’une autre. Ils finissent par l’apprendre parce que nous leur enseignons, dès le jour de leur naissance, ce que nous jugeons suffisamment important».

C’est tout simplement faux. Des expériences menées par Andrew Meltzoff de l’Université de Washington, et bien d’autres, ont montré que les nouveaux-nés, à peine quelques minutes après leur naissance, choisissent de se concentrer sur des visages humains plutôt que sur des objets inanimés – une préférence qui se retrouve à toutes les époques et dans toutes les cultures – et vont jusqu’à imiter des gestes simples, comme le fait de tirer la langue. Une étude publiée au début de cet été a trouvé que les cerveaux d’enfants âgés d’à peine trois mois manifestaient une activité plus importante lorsqu’ils entendaient des sons humains, que lorsqu’il s’agissait de sons tout aussi familiers, mais produits par des jouets ou de l’eau – soit la preuve du développement précoce d’une zone cérébrale spécialisée dans la communication interhumaine. Durant sa vie, l’être humain est particulièrement vigilant face aux dangers, et attiré par le sexe et la nourriture, non pas parce que ses parents leur ont appris que ces choses étaient importantes, mais parce que c’est ainsi que les être humains ont été façonnés pour survivre.

Il y a d’autres biais, bien plus subtils, par lesquels l’évolution du cerveau humain se manifeste – sa tendance, par exemple, à faire attention aux choses qui changent, plutôt qu’à celles demeurant constantes, ou sa prédisposition à se rappeler d’histoires et d’images plutôt que d’idées abstraites. Et leur influence, omniprésente, sur la structure de la façon que nous avons, tous, de nous concentrer et d’être attentif, rend l’argument selon lequel les jeunes d’aujourd’hui seraient «câblés» complètement différemment assez spécieux. Nos parents ont grandi en écoutant la radio, et nous avons grandi en regardant la télévision; si nos enfants grandissent sur Facebook et YouTube, la rupture est moins radicale que l’élaboration d’une technologie que, après tout, nous avons créée et partagé avec eux.

Les membres de la génération Internet ne sont pas une nouvelle espèce exotique

Davidson néglige, aussi, les recherches montrant comment notre attention est captive des capacités cognitives de nos cerveaux. Elle rejette les vertus d’une concentration méticuleuse, et les préoccupations des étudiants ou des travailleurs ayant des difficultés à gérer les multiples sollicitations qui pèsent sur leur attention. «Si nous nous sentons distraits, ce n’est pas un problème», déclare-t-elle. «C’est une prise de conscience». Ce que nous appelons des distractions, explique Davidson, sont en réalité des «opportunités d’apprentissage». Nous devons renoncer à la manière dont nous étions attentifs au XXème siècle, adaptée à une époque industrielle déclinante, et en adopter une nouvelle, propre au XXIème siècle et à son ère digitale.

Sa position ignore les limites inflexibles, et quasiment universelles de notre mémoire de travail, qui ne nous permet de retenir qu’une petite fraction d’informations conscientes à un moment donné, ou le travail de chercheurs comme Clifford Nass de Stanford. «La cognition humaine est mal-adaptée à la fois à l’assimilation de nombreux flux d’informations, et à l’exécution simultanée de tâches multiples», écrit Nass. En d’autres termes, il nous est naturellement pénible de faire plusieurs choses à la fois. Contrairement à l’idée selon laquelle les personnes ayant grandi en faisant plusieurs tâches à la fois, deviennent plus compétents en la matière que les autres, les recherches de Nass montrent qu’elles arrivent moins bien qu’eux à détecter des informations incorrectes, et à être attentif à différentes tâches

S’il semble que certains jeunes arrivent mieux que leurs aînés à gérer des flux d’informations multiples – par exemple, en faisant leurs devoirs tout en répondant à leurs mails, surfant sur Google, postant sur Digg, triant leur musique sur iTunes et jouant à Angry Birds –c’est peut-être davantage une différence de développement que culturelle. En vieillissant, nos cerveaux changent de manière prévisible. Nous sommes moins capables de ne pas se laisser distraire, moins capables de retenir plusieurs faits dans notre mémoire de travail. Pour le dire autrement, les membres de la génération Internet ne sont pas une nouvelle espèce exotique. Ils sont juste les jeunes d’une même espèce. Et ils ne seront pas éternellement jeunes.

L’ère numérique nous a offert, à tous, des outils nouveaux et excitants qui continueront  certainement d’altérer notre manière d’apprendre et de travailler. Mais fixer son attention, collecter et synthétiser des données et construire une argumentation cohérente  sont des qualités aujourd’hui tout aussi nécessaires qu’avant – en réalité, elles le sont peut-être même plus que jamais, compte-tenu de la profusion d’affirmations sans fondement et de mensonges purs et simples circulant aujourd’hui sur Internet. Un jour, dans un futur proche, les « digital natives » pourraient se retrouver à baisser la musique, éteindre le petit écran,  mettre leur téléphone en silence et s’asseoir à leur table pour ne faire qu’une seule chose à la fois.

Annie Murphy Paul, Slate.fr

http://www.slate.fr/story/43129/generation-numerique-jeunes

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
This entry was posted in Computing and Internet. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s