Le Kremlin à l’assaut du rugby

A l’approche de leur rencontre «guerre froide revival» contre les États-Unis à New Plymouth (jeudi 9h30, heure française), les rugbymen russes sont sur le qui-vive. Les Ours se font les griffes à l’entraînement pour tenter de battre les Eagles américains dans la seule rencontre à leur portée du groupe C (l’Australie, l’Irlande et l’Italie sont hors d’atteinte). Car ils savent qu’un succès rencontrerait un écho incroyable au pays.

Ils pourront compter sur le soutien du vice-premier ministre Alexandre Zhukov, présent au pied du volcan Taranaki. Zhukov est aussi président du comité d’organisation des JO d’hiver de Sotchi en 2014, et président du comité national olympique. Dans la tribune champêtre mais VIP du stade de New Plymouth se trouveront aussi le milliardaire Roustam Tariko et Miss Russie 2011, Natalia Gantimurova, que le patron de Russian Standard Vodka amène en Boeing comme dame de compagnie. Roustam Tariko, c’est une fortune estimée à 800 millions d’euros acquise dans les spiritueux mais aussi la banque.

Des invités de marque pour prouver que le rugby gagne de l’intérêt en Russie. La preuve, les rumeurs qui ont longtemps couru à propos des possibles venues du président Dimitri Medvedev et du Premier ministre Vladimir Poutine. Les deux hommes, coincés par l’actualité internationale, ne débarqueront finalement pas au pays du long nuage blanc. Mais l’éventualité révèle l’intérêt grandissant des hiérarques pour le rugby, à l’heure où l’équipe nationale participe à son premier Mondial.

«C’est un sport physique, rapide, agressif et technique, toutes les qualités des sportifs russes», expliquait dans la presse Howard Thomas, vice président de la fédération. Le Gallois, ancien patron de la ligue anglaise, a rejoint Moscou en 2008 pour y développer le rugby, avec dans ses valises Steve Diamond, ancien coach de Sale et des England Saxons (la réserve anglaise). Une académie labelisée IRB a été construite et un championnat professionnel réunissant huit équipes mis en place. Des techniciens britanniques apportent leur savoir-faire. L’ancien international anglais d’origine néo-zélandaise Henry Paul est le coach adjoint des Ours pendant le Mondial. Un club russe jouera d’ici un ou deux ans l’Amlin Cup, la petite coupe d’Europe. Probablement le VVA-Podmoskovye, qui emploie 14 des 30 sélectionnés pour la Coupe du monde. Pas mal pour une ville de 22.000 habitants, le meilleur ratio de cette édition.

Interdit par Alexandre III et Staline

Introduit par les constructeurs du transsibérien au XIXème siècle, le ballon ovale a une histoire mouvementée en Russie. Interdit par le tsar Alexandre III en 1886, qui considérait le rugby comme violent et encourageant aux émeutes, puis par Staline en 1949, car«anticommuniste», le rugby a été réautorisé par Khroutchev en 1957. Mais il est longtemps resté très marginal (Youri Gagarine était un joueur enthousiaste). Le premier match international date de 1974, une victoire de l’URSS sur la Roumanie. Invitée au premier Mondial en 1987, l’équipe soviétique décline, malgré un paquet d’avants géorgiens de bon niveau dans le groupe.

Raison avancée? L’appartenance de l’Afrique du Sud et de son régime ségrégationniste à l’IRB, la fédération internationale. Et ce même si les Springboks étaient à l’époque blacklistés des compétitions et des test internationaux. Absents des éditions suivantes, les Ours sont même exclus de la campagne qualificative pour le Mondial 2003, après avoir sélectionné trois joueurs sud-africains non éligibles.

Pourquoi cette passion soudaine pour ce sport catalogué «bourgeois» du temps de l’URSS? Déjà, et ce n’est pas une première pour un régime autoritaire, le pouvoir s’est pris de passion pour la balle ovale. Selon le New Zealand Herald, Vladimir Poutine considérerait le rugby comme le «sport ultime pour l’homme russe». On connaissait sa passion pour les pratiques viriles (chasse, pêche, moto etc) et le judo. Avec le soutien de plusieurs richissimes hommes d’affaires qui subventionnent le championnat, l’ex et peut-être futur président a décidé de faire de l’ovalie une façade de sa nouvelle Russie.

Autre élément, l’entrée du rugby à sept au programme des Jeux de Rio en 2016. En Russie,  les sports olympiques reçoivent plus de fonds et sont enseignés dans le système éducatif, dont on connaît la capacité à former des athlètes de haut niveau. A sept, les Russes rivalisent avec le gotha européen, et accumulent les places d’honneur des tournois internationaux. Ils recevront la Coupe du monde de la discipline en 2013, dans des enceintes construites pour l’occasion.

Surtout, le sept est une porte d’entrée vers le XV, où la Russie entend briller. «Nous avons la meilleure compétition de club d’Europe hors des Six nations, et nous voulons entrer dans le top 8 mondial à la coupe du monde 2019», déclarait Howard Thomas il y a quelques mois. Le succès commence à être au rendez-vous, malgré un nombre encore très restreint de pratiquants (14.000 licenciés pour 140 millions d’habitants). La Russie pointe au 19e rang au classement IRB (elle a gagné cinq places en quatre ans).

Surtout, une partie de la population semble réellement s’intéresser au rugby. Des matchs de championnat attirent près de 10.000 personnes à Moscou, et la rencontre du tournoi des VI Nations B contre la Géorgie a réuni quelque 25 millions de téléspectateurs cette année. A tel point qu’après avoir échoué à organiser le Mondial 2019, la Russie a déjà les yeux tournés vers 2023.

François Mazet et Sylvain Mouillard, Slate.fr

http://www.slate.fr/story/43701/rugby-russie-poutine

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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