Pourquoi vous entendrez encore parler de l’affaire Clearstream

Clearstream, suite, mais pas fin. Si la cour d’appel de Paris a confirmé, mercredi 14 septembre, la relaxe prononcée envers Dominique de Villepin et les condamnations de l’ex-trader Imad Lahoud et de l’ancien dirigeant d’EADS Jean-Louis Gergorin (tout en atténuant sa peine), ce dossier qui agite prétoires et médias depuis 2004n’est pas clos.

La preuve: il occupe une place substantielle, et encore polémique, dans les deux livres d’enquête les plus médiatiques de la rentrée, Sarko m’a tuer de Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Stock) et La République des mallettes de Pierre Péan (Fayard). Et les évènements de la seule de journée de mercredi ont montré le foisonnement d’intrigues du dossier, entre le jugement de la cour d’appel, les réactions politiques qu’il a engendrées, la publication du livre de Péan contenant de nouveaux éléments sur le dossier ou encore la mise en examen de l’homme d’affaires Ziad Takieddine, que des procédures opposent à Villepin dans le contexte de la vieille rivalité chiraquiens-sarkozystes.

Entre procédures pendantes, affaires connexes, pistes sans réponses et conséquences politiques, passage en revue des épisodes à venir du feuilleton.

Des procédures pendantes

Le pourvoi en cassation

Il y aura de toute façon un examen en cassation du jugement: Me Olivier Pardo, l’avocat d’Imad Lahoud, a annoncé un probable pourvoi, et les conseils de Jean-Louis Gergorin n’excluent pas non plus une telle démarche. Aucun mandat de dépôt n’ayant été demandé par le tribunal, les deux hommes sont pour l’instant libres, et si la condamnation de Jean-Louis Gergorin devenait définitive, il pourrait bénéficier d’un aménagement de peine, sa durée ferme étant devenue inférieure à un an en appel.

Dominique de Villepin, lui, verra sa relaxe devenir définitive si le parquet ne se pourvoit pas en cassation dans un délai de cinq jours francs, c’est à dire d’ici lundi soir. Mais un pourvoi du parquet est difficile à imaginer tant il provoquerait une tempête politique, à l’image de celui annoncé sur Europe 1 par le procureur Marin en janvier 2010.

Imad Lahoud face au procès Volter

C’est une des scènes primitives de l’affaire Clearstream: le 7 octobre 2002, Imad Lahoud sort de prison de la Santé à Paris, après 108 jours de détention provisoire. Et, dès le lendemain, déjeune chez EADS avec son frère Marwan, vice-président chargé des fusions-acquisitions du groupe, qui lui présente Jean-Louis Gergorin…

Le dossier pour lequel il était incarcéré, l’affaire Volter, doit être jugé devant le tribunal correctionnel de Paris à partir du 23 novembre: en cause, un fonds spéculatif créé par Lahoud en 1997, domicilié aux Iles Vierges et auquel il associa son beau-père François Heilbronner, directeur de cabinet adjoint de Jacques Chirac à Matignon puis patron contesté de l’assureur Gan jusqu’à sa privatisation en 1994.

Le fonds a été liquidé en 2001, entraînant des pertes d’environ 40 millions de dollars, des plaintes de plusieurs gros investisseurs, dont la banque Fortis, et le renvoi en justice des deux hommes pour escroquerie, abus de biens sociaux et faux. Si ce dossier n’a pas de rapport direct avec Clearstream, il a été évoqué plusieurs fois lors des audiences, notamment pour souligner la propension au mensonge et la surface sociale de Lahoud, qualifié par le jugement de «personnalité complexe aux nombreuses facettes et possédant de multiples et influentes relations, tant dans l’appareil d’Etat que dans le milieu du renseignement».

Denis Robert contre Clearstream

Si l’affaire rejugée le 14 septembre est appelée Clearstream II, c’est parce qu’il y a eu une affaire Clearstream I, née des enquêtes du journaliste Denis Robert sur la chambre de compensation luxembourgeoise au tournant des années 1990-2000. «Trempé» dans la seconde affaire par Imad Lahoud. Denis Robert a été relaxé lors du premier procès du chef de recel à la demande du parquet.

Puis a remporté une seconde victoire judiciaire en février dernier quand la Cour de cassation a annulé trois condamnations en diffamation obtenues par Clearstream face à lui, en arguant de «l’intérêt général du sujet traité et [du] sérieux constaté de l’enquête».

Un arrêt qui lui a permis de rééditer ses ouvrages sur le sujet, Révélation$ et La Boîte noire, dans un copieux volume, Clearstream, l’intégrale. Et d’attaquer l’institution financière, aujourd’hui propriété de l’allemand Deutsche Börse, devant la cour d’appel de Lyon en dénonçant un «harcèlement judiciaire». Le 13 septembre, son avocat a réclamé 3,6 millions d’euros de dommages et intérêts ainsi que le paiement des frais de procédure. Jugement le 29 novembre.

Des points sans réponse

L’implication de Jacques Chirac

Le jugement de la cour d’appel est survenu au lendemain et à la veille d’audiences du procès des emplois fictifs de la ville de Paris, qui se tient en l’absence de Jacques Chirac. L’ancien chef de l’Etat est aussi resté en creux dans le dossier Clearstream, où son rôle exact n’a jamais été élucidé, lui-même refusant en 2007 de déférer à la convocation des juges d’Huy et Pons.

Lors de l’audience en appel, Dominique de Villepin et le général Philippe Rondot, qu’il avait chargé d’enquêter sur les listings Clearstream, ont une nouvelle fois opposé leurs versions, contradictions que relève le jugement. Le second a affirmé que Villepin s’est prévalu d’instructions du président pour faire enquêter sur l’affaire, et avait noté dans son compte-rendu d’une réunion du 19 juillet 2004 ce propos de son interlocuteur: «Si le PR [président de la République, ndlr] et moi nous apparaissons, nous sautons.» Le premier a juré avoir seulement reçu de l’Elysée des instructions générales relatives à la «moralisation de la vie économique internationale» et ne pas avoir prononcé la seconde phrase.

L’apparition d’Alexandre Djouhri

Durant les deux premiers procès, le nom de cet homme d’affaires proche à la fois de Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin et Claude Guéant, ou encore du PDG d’EDF d’Henri Proglio, n’avait été évoqué qu’en passant. Jean-Louis Gergorin et le général Rondot avaient affirmé qu’il avait été mentionné lors de la réunion du 9 janvier 2004 et Imad Lahoud qu’il avait déjeuné un jour en sa compagnie et celle d’un officier des RG, François Casanova («Je l’ai vu une fois et je ne je l’ai jamais revu, il n’y a pas eu de suite»).

Mais dans La République des mallettes, Pierre Péan affirme que Nicolas Sarkozy pense que le complot Clearstream aurait été «mis à exécution par un certain Alexandre Djouhri, qui a bien failli avoir sa peau», dans le cadre d’une bataille entre chiraquiens et sarkozystes autour de contrats d’armements (où est citée le nom de Ziad Takieddine, un des personnages-clef de l’affaire Karachi). Djouhri aurait ensuite renoué avec les sarkozystes, entraînant ce propos du chef de l’Etat, révélé par Péan et confirmé par Le Monde: «S’il n’était pas venu à Canossa, il aurait reçu une balle entre les deux yeux!»

Me Iweins, un des avocats de Jean-Louis Gergorin, a tenté de s’appuyer sur ces nouveau éléments pour faire reporter le jugement, en vain, mais table néanmoins encore sur eux pour faire «éclater» la vérité. Alexandre Djouhri a lui vu un «sommet de ridicule» dans les affirmations de Pierre Péan et Dominique de Villepin un «livre de fantasmes».

Quel débouché politique pour Villepin?

Une attaque sévère mais pas ad hominem: à la sortie du tribunal, Dominique de Villepin a dénoncé «six années d’un acharnement sans précédent» et des «pressions politiques», mais n’a pas prononcé le nom de Nicolas Sarkozy, qu’il avait directement attaqué à l’ouverture du premier procès, en 2009, ainsi qu’à la fin du second. Il a espéré que cette affaire «initiée […] à la veille de l’élection présidentielle de 2007 puisse «servir de leçon pour la présidentielle de 2012» et s’est dit «plus déterminé que jamais à servir les Français», mais n’a pas annoncé formellement sa décision pour 2012.

En juin, il disait «entière» sa détermination à être candidat, et a annoncé cette semaine sa décision d’attaquer les accusations de corruption de l’avocat Robert Bourgi pour contrer ceux qui «cherchent à [le] dissuader d’être candidat». Mais il a aussi perdu plusieurs soutiens ces derniers mois (dont, le 14 septembre, celui du député finistérien Jacques Le Guen, qui craint les effets de candidatures dissidentes à droite) et dispose de peu de moyens humains et financiers. Et doit aussi affronter un espace politique embouteillé au sein de la droite non-sarkozyste, avec la présence de François Bayrou, Hervé Morin et Jean-Louis Borloo.

La rivalité Sarkozy/Villepin va en tout cas rester à la une de l’actualité puisque France 2 doit diffuser dans dix jours un documentaire sur le sujet de Patrick Rotman, Les Fauves. Dans Sarko m’a tuer, où il fait partie des trois «ennemis» de Sarkozy liés à l’affaire Clearstream –les deux autres sont l’ancien patron de la DST Pierre de Bousquet de Florian et le juge Renaud Van Ruymbeke–, l’ancien Premier ministre a «offert» aux deux auteurs la dernière phrase de l’ouvrage. Qu’il «a longtemps hésité» avant de les laisser reproduire car «trop dure, peut-être même tragique, dangereuse»: «Tous les adversaires de Nicolas Sarkozy sont voués au bûcher.»

Jean-Marie Pottier, Slate.fr

http://www.slate.fr/story/43743/affaire-clearstream-villepin-djouhri-chirac-sarkozy

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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