Cora Vaucaire, l’autre dame de Saint-Germain

Cora Vaucaire, “dame blanche de Saint-Germain-des-Prés” et interprète d’un millier de chansons, était la dernière incarnation de l’art des cabarets de la Rive Gauche. Elle est décédée dans la nuit du 16 au 17 septembre à Paris. Elle avait 93 ans.

Trois petites notes de musique, La Complainte de la butte, Le Temps des cerises, Parlez-moi d’amour, Le Fiacre, Le Tourbillon : pendant un demi-siècle, le répertoire de Cora Vaucaire a semblé être un incroyable condensé du meilleur de la chanson française. Parangon de l’esprit de la Rive Gauche tout en conservant l’héritage spirituel du Montmartre du Chat Noir, elle a été à la fois archétypale et marginale, symbolique et paradoxalement mal connue du grand public.

Prévert et les autres

Née en 1918 à Marseille, Geneviève Colin est d’abord une chanteuse assez traditionnelle et sans grande conviction avant que, poussée par quelques amis, elle ne débute à la Libération dans un répertoire plus poétique. Epouse du poète et parolier Michel Vaucaire, qui lui donnera notamment son célèbre Frédé, elle se lance dans les cabarets naissants de la Rive Gauche avec la passion du mot.

A Saint-Germain-des-Prés, dans l’immédiat après-guerre, on lit volontiers, entre amis, les poèmes de Jacques Prévert – un habitué du Flore, dès la fin des années 1930. Ce sont ces poèmes-là qu’elle va chanter, en pionnière : “On me disait, “ce n’est pas chantable”. Mais, puisque je me sentais si bien dans son univers, moi qui ne suis ni maligne ni cultivée, d’autres devaient bien être comme moi. Pour moi, il est très simple – simple comme bonjour, aurait dit Prévert.”

Elle chantera La Pêche à la baleine, Barbara, L’Orgue de Barbarie, Chanson des escargots qui vont à l’enterrement et surtout Les Feuilles mortes, chanson d’abord “sacrifiée” par l’insuccès du film Les Portes de la nuit, pour lequel elle avait été écrite, et qu’elle défendra avec obstination dans les cabarets. Toute la Rive Gauche lui saura gré d’avoir porté une des plus belles chansons du siècle avec une ferveur si bouleversante, mais ce sera Yves Montand qui en fera un des premiers grands succès discographiques de l’après-guerre, en vendant près d’un million de 78-tours des Feuilles mortes.

Une artiste libre

Car, droite comme un I et légère comme le vent, Cora Vaucaire ne sera jamais une “vendeuse”, une artiste commerciale – d’ailleurs, elle refusera d’apparaître en photo sur la pochette de son premier 33-tours. Mais il semble qu’elle a tout chanté, de la  vénérable Complainte du roi Renaud surgie de la mémoire collective française, jusqu’à Jean Ferrat et Barbara.

A cette époque, les cabarets de la Rive Gauche sont des lieux de liberté, d’innovation, de recherche. C’est un temps incompréhensible aujourd’hui. Mme Lebrun, la patronne de l’Echelle de Jacob, fait tinter sa caisse enregistreuse pendant que chante Cora et déteste les journalistes : dès qu’elle en repère un dans la salle, elle le met dehors ! Mais dans son établissement on verra à leurs débuts Jacques Douai, Francis Lemarque, Jacques Brel

Et puis il y a les ondes : “A la radio, il n’était pas question de faire ce qu’on appelait un doublon : la même chanteuse ne présentait pas deux fois la même chanson.” Alors, de manière encore plus spectaculaire que ses consœurs Juliette Gréco ou Catherine Sauvage, elle va piocher dans tous les répertoires possibles : poètes du passé et contemporains, vieux répertoire folklorique français, jeunes auteurs-compositeurs du moment – Léo Ferré, Jacques Debronckart, Maurice Fanon (“le meilleur d’entre nous”), Jean-Roger Caussimon… Au point qu’elle interprètera environ mille chansons en presque cinquante ans de carrière, dont un certain nombre de créations historiques, comme La Complainte de la Butte de Jean Renoir et Georges Van Parys en 1955, ou Trois petites notes de musique, de Henri Colpi et Georges Delerue en 1961.

La dame blanche

Cora Vaucaire incarne, auprès des amateurs de la chanson, un mélange d’audace et de simplicité, de souci poétique passionné et de liberté complète. Par souci de symétrie et parce que la presse aime bien les images simples, on l’appelle “la dame blanche de Saint-Germain-des-Prés”, par opposition à la robe noire de la brune Juliette Gréco. Mais aucun nuage entre elles : “Un jour, dans les années 1960, je suis allée voir Gréco à l’Olympia, nous racontait-elle ainsi. C’était formidable et, le lendemain, je vais à la poste pour lui envoyer un télégramme. La dame au guichet ne voulait pas croire que nous n’étions pas ennemies.”

Mais sa carrière n’est pas toujours facile : comme Agnès Capri, Patachou ou Suzy Solidor avant elle, elle dirige pendant plusieurs années un cabaret, où elle inaugure le récital “à la carte”. Sur les tables, un menu avec des titres de chansons : le public choisit ce qu’elle chantera et, en retour, elle lui fait reprendre quelques grands classiques en chœur. Généreuse et passionnée, elle n’est pas faite pour la gestion et l’aventure s’interrompt au bout de quelques années. Elle se fâche avec la Rive Gauche, abandonnée aux marchands et au luxe, traverse parfois difficilement les années1970-1980. Mais sa résurrection dans les années 1990, lorsqu’elle remplit les Bouffes du Nord, le Déjazet ou le théâtre Montparnasse pendant des semaines, marque l’attachement du public pour une interprète singulière et classique à la fois.

Bertrand Dicale, Radio France Internationale

http://www.rfimusique.com/actu-musique/chanson/album/cora-vaucaire-lautre-dame-saint-germain

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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