1 euro le mot de Beckett

L’avenir n’est pas vraiment radieux pour les historiens de la littérature, les essayistes des sciences humaines et les biographes. Ils craignent l’étranglement progressif qui les réduira au chômage technique. Pour une fois, les éditeurs, non plus que les critiques ou les libraires, ne sont pas les coupables désignés. Seuls sont visés les ayant-droit. Un infime détail suffit à résumer les craintes. Il figure discrètement sur la page de copyright de Samuel Beckett 1 l’ascèse du sujet, paru il y a peu chez Minard à Caen, le genre de livre collectif passionnant pour les concernés, pas trop folichon pour les autres. On y trouve comme de juste un encadré intitulé « Crédit » signalant que les extraits des manuscrits de Molloy, d’En attendant Godot et d’autres œuvres ont été reproduites grâce à l’autorisation de The Estate of Samuel Beckett, autrement dit Edward Beckett, neveu du dramaturge et son légataire, représenté par l’agence Rosica Colin sise à Londres à qui il a confié la gestion des droits des lettres, archives et autres inédits. Mais, chose inhabituelle, on y découvre également un encadré subtilement intitulé « Débit », signé de l’éditeur Michel Minard : « Bien qu’il s’agisse de citation au sens de la Loi sur la propriété intellectuelle, c’est à dire de fragments de texte non autonomes venant à l’appui du développement d’une étude académique, l’Agent gérant les droits de Samuel Beckett nous a facturé £75 pour 46 mots (étude de Dirk Van Hulle), £75 pour 50 mots (étude de Myriam Jeantroux), £150 pour 300 mots (étude de Karine Germoni)+ frais £20 soit environ 1 euro du mot cité ». On dira que c’est supportable en regard de la dette souveraine de la Grèce, mais là n’est pas le problème.

Question de principe : à ce train-là, il ne sera plus possible de citer les auteurs, donc de travailler sur leur œuvre. Tout cela pour 400 exemplaires et uniquement sur le territoire français ! « De telles contraintes sont problématiques, surtout au regard du
 développement considérable de la critique génétique, car elles pénalisent une petite maison d’édition à la
 production purement universitaire, et qui n’en tire
 aucun profit » souligne Llewellyn Brown, responsable de cette collection. Le cas est loin d’être isolé. On connait le cas de Stephen James Joyce, petit-fils de qui vous savez. Cela dit, n’allez pas croire que les représentants d’un auteur ne visent qu’à empêcher : ils défendent et protègent aussi, car les abus ne sont pas à sens unique. L’écrivain et agitateur politique russe Edouard Limonov, fort du récent regain de son oeuvre en France grâce au livre que lui a consacré Emmanuel Carrère, a demandé à l’agent François-Marie Samuelson de mettre de l’ordre dans ses comptes chaotiques ; quelle n’a pas été la surprise de celui-ci de constater que plusieurs de ses éditeurs (Albin Michel, Le Dilettante …) soit ne lui avaient pas versé de droits depuis dix-sept ans, soit publiaient ses livres sans le moindre contrat…

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/09/19/1-euro-le-mot-de-beckett/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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