Carole Martinez : Ici l’ombre …

Tout lecteur bienveillant conquis par un premier roman, et un peu prévenu des dangers qui guettent généralement l’auteur d’un deuxième roman par avance réputé inférieur, voudrait l’alerter et lui suggérer de passer directement du premier au troisième. Mon cas en 2007 après avoir été, comme tant d’autres, enthousiasmé par Le Cœur cousu (Folio) de Carole Martinez, destin de son aïeule Frasquita Carasco, récit couvert de prix divers et variés, à juste titre encensé de toutes parts. La précaution est inutile en l’espèce car la réussite de Du Domaine des murmures (200 pages, 16,90 euros, Gallimard) est supérieure encore au Coeur cousu. Il est vrai que la barre a été placée plus haut par l’ambition et l’ampleur du projet romanesque.

Nous sommes en 1187 à Hautepierre. Esclarmonde, 15 ans, fille unique bien dotée, se refuse à dire « oui » à Lothaire de Montfaucon, lors de la cérémonie nuptiale devant l’évêque, car elle s’est promise au Christ. Un affront et une humiliation : « Entre le Père céleste et le père géniteur, j’avais choisi de glorifier le premier aux dépens du deuxième ». Effondré, son père la fait emmurer dans une cellule construite à cet effet pendant deux ans, attenante à la chapelle de son château, bâtie en son fief des Murmures en l’honneur de sainte Agnès, morte en martyr à treize ans de n’avoir accepté d’autre époux que le Christ. Ainsi elle respectera son vœu de clôture perpétuelle qui, fort heureusement pour le lecteur, n’inclut pas le vœu de silence. Son cœur est encagée, ses mains mortes aux caresses, la voilà mise au tombeau. Mais violée dans les bois juste avant d’entrer dans son réclusoir, elle ne tarde pas à se sentir pleine. Elle donne secrètement naissance à un enfant aux paumes percées. La rumeur enfle les villages. On parle d’elle dans la région comme d’un être doté de pouvoirs miraculeux, on visite la jeune thaumaturge, on la consulte par la fenestrelle à barreaux qui permet à celle qui s’est voulue morte au monde communiquer avec lui. Le monde est venu à celle qui ne désirait rien tant que s’en isoler. Extases et visions nourrissent une expérience mystique qui fait sa réputation alentour. Grand est le pouvoir de ces immobiles reliées par les réseau des emmurées. Il n’est pas jusqu’à son propre père, pourtant irréductible vis à vis d’elle, qui suit ses visions et s’engage dans la croisade pour arracher le tombeau du Christ ressuscité des mains de Saladin. Après… L’auteur veut voir dans cet enfermement, où le reclusoir est pour le fils une partie du corps de sa mère, une parabole sur la maternité : « L’enfantement n’était pas seulement une torture physique, mais une peur attachée comme une pierre à une joie intense. Les mères savaient déjà la mort à l’œuvre  dès le premier souffle de leur enfant, comme accrochée à leur chair délicate. Souviens-toi que tu es poussière ! » Mais on peut également y lire autre chose en filigrane. Ce huis-clos autorise toutes les aventures de l’esprit car il n’est jamais oppressant, la recluse voyageant tant par le verbe que par le rêve. Tout lecteur écrit son livre en palimpseste, du moins sur les textes qui ont assez de génie et de profondeur pour s’y prêter. Voilà tout ce qu’on peut dire de « l’histoire » sans trop gâter le plaisir du lecteur. Un plaisir immense, sans mélange, qui donne envie de consacrer à chaque page du roman de Carole Martinez tout le temps (37 minutes) mis à lire l’intégralité du roman d’Amélie Nothomb (Tuer le père). On a rarement vu, parmi les quelque 600 fictions de la rentrée, un tel souci de la langue : souplesse dans la rigueur, inventivité des métaphores, imagination lexicale, chasse à l’anachronisme, détestation des effets de mode, du pittoresque et du folklorique… Tous les pièges de la reconstitution sont évités. Il y a là une écriture et un son qui reflètent une voix que l’on ne retrouve nulle part ailleurs, si ce n’est parfois sous la plume de Pascal Quignard dont l’auteur ne dément pas l’influence sinon l’empire poétiques sur son livre, de même que ceux de Georges Duby et de Jacques Le Goff sur le plan documentaire.

C’est un fantôme qui nous parle dès les premières pages, une ombre qui cause, une vierge des Murmures, mais on l’oublie vite que son existence n’est que virtuelle tant est grande la puissance d’évocation ; la jeune Esclarmonde, venue au monde pour l’éclairer, regard clair dans un visage d’albâtre, est aussitôt incarnée par cette conteuse qui a le goût de la fable. On sent que l’auteur s’est plu à jouer avec le XIIème siècle, à explorer les moindres recoins de ses us et coutumes. Pour les usages de la langue, elle ne s’est pas cantonnée au lexique strictement médiéval mais a ouvert son compas jusqu’au XVIIIème siècle. Pour ma part, je n’ai recouru qu’à trois reprises au dictionnaire : pour « ost », « mangonneaux » et « hagioscope », bien que le contexte ait été suffisamment éloquent. Mais le temps ressuscité est bien celui où seul Christ peut tenir en échec les projets des seigneurs, et empêcher un homme parmi les puissants à arracher une vierge à son destin. Un temps où les mystiques, qu’elles soient béguines ou recluses, ont le pouvoir de se soustraire à leur volonté pour conquérir une authentique autonomie. Un temps qu’elle rend avec une justesse inouïe dans la confrontation entre l’ici-bas et l’au-delà, avant de reconnaître lorsqu’on l’interroge : « J’ai perdu la foi à 14 ans. L’explication catholique de la vie me paraissait trop simple par rapport à mon angoisse de la mort ». Ses personnages secondaires sont saisissants, notamment la gargantuesque Bérengère, fidèle servante de la recluse,   inspirée de « La Géante », sonnet de Baudelaire qui est le dix-neuvième poème des Fleurs du mal. Son titre (Du domaine des murmures) est magnifique ; il fait bien résonner la tessiture du roman. Elle a bien fait de renoncer à un titre originel à la tonalité nervalienne, bien qu’il ait eu le mérite de faire se croiser la fée et la sainte. Carole Martinez, qui enseigne d’ordinaire la littérature française aux collégiens de Sarcelles, s’est mise en congé pour écrire. L’ambition de sa grande machine romanesque, encore très discrète, dépasse le cadre de ce seul roman. Il s’agit rien moins que du début d’un vaste cycle en plusieurs volumes, chacun consacré à un destin de femme du Moyen-Age à nos jours, imaginé par une conteuse née en 1966, encore sous le coup de son ancienne fascination pour Barbe-Bleue. Carole Martinez a réussi à être populaire sans jamais rien céder de son exigence littéraire. Pourvu que ça dure : c’est tout le mal qu’on nous souhaite.

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/09/20/carole-martinez-ici-lombre/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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