Dans le cercle de Pouchkine, sous le soleil d’Alexandre

On hésite à dire un tel livre « important » pour ne pas lui porter préjudice. Le plus souvent, l’adjectif fait fuir. N’empêche que Le Soleil d’Alexandre (552 pages, 28 euros, Actes sud) nous importe vraiment car au-delà d’une simple anthologie, il s’agit là d’un projet intellectuel soutenu par une vision de la littérature. Rien moins que l’histoire d’une génération de poètes romantiques réunis autour de la figure ô combien irradiante de Pouchkine dans la Russie des années 1802-1841. Une génération brisée par le coup d’Etat avorté du 14 décembre 1825 au cours duquel quelque deux cents officiers aristocrates rescapés des guerres napoléoniennes voulurent imposer une constitution qui s’opposât au servage et à l’absolutisme ; la répression qui s’ensuivit donna le “la” des jours sombres du régime du nouveau star Nicolas 1er. . André Markowicz, l’un des plus fameux traducteurs des lettres russes en français, est le maître d’œuvre de cette somme inédite de poésie lyrique qu’il s’est refusé à simplement transcrire dans un esprit littéraliste pour proposer plutôt « un équivalent » dans notre langue, « ce qui suppose une prise en compte du texte comme d’un organisme vivant, et empêche d’en distinguer le fond et la forme ».

Porté par l’admiration qu’il voue au génie de Pouchkine et aux siens dont celui-ci fut le cadet (Joukovski, Viazemski, Batiouchkov, Tourguéniev, Gnéditch, Küchelbecker, Delvig, Baratynski), il a vite été frappé par le fait que cette génération, la première de l’histoire de la littérature russe à se regarder comme telle, était constituée d’artistes qui avaient entretenu une conversation permanente. Chacun écrivait sous le regard de l’autre. Markowicz s’est donc voulu le chroniqueur de ce fil invisible sur lequel va durablement se tenir la culture russe. C’est bien l’histoire d’une conversation qu’il retrace en huit chapitres chronologiques, mais en laissant la part belle aux poèmes eux-mêmes, épîtres dédicatoires réciproques de créateurs qui se lisent et s’écoutent. Ni un club ni un clan ni une société d’admiration mutuelle mais bien une famille d’esprit qui ne se donne pas comme une élite. Ses membres se reconnaissent dès l’origine chez Karamzine qui publie les élégies, à la finesse et l’harmonie alors inédites, de jeunes poètes pour qui traduire ou écrire de la poésie est tout un. On y voit Nicolaï Gnéditch traduire l’Iliade en hexamètres dactyliques russes, et non plus classiquement en alexandrins, œuvre d’une vie que nul n’a osé concurrencer depuis 1811… On les suit tous pas à pas, dans la suite de leurs travaux et leurs jours, jusqu’à ce qu’ils s’effacent du paysage, le plus souvent de mort violente ou à la suite d’une maladie provoquée par la violence du régime. Mais c’est bien Alexandre Pouchkine qui domine, aujourd’hui encore. Il n’est pas anodin qu’il s’impose dès le titre de l’ouvrage, inspiré de vers d’Ossip Mandelstam : « Malade, silencieuse Cassandre,/ je n’en peux plus- pourquoi/ luisait le soleil d’Alexandre : voici cent ans, luisait pour tous ? ». Il irrigue les pages de ce livre, par le verbe mais aussi par le glaive, ou plutôt la pique puisqu’on le voit partir à l’assaut des Tchétchènes tel un Quichote en cosaque du Don. André Markowicz ne méprise pas la biographie, il s’en faut, puisqu’il n’hésite pas à pointer dans l’épisode dit de l’automne de Boldino « une mésaventure qui changera toute la littérature russe ». Bloqué trois mois durant à la fin de 1830 par l’épidémie de choléra dans un village du Nijni-Novgorod, Pouchkine y écrivit son poème « Les Démons », la première version de son roman Eugène Onéguine, puis Mozart et Salieri, des nouvelles et des contes qui influenceront profondément Gogol et Dostoïeveski, des tragédies en dix pages qui bouleverseront le théâtre, des dizaines de notes critiques et de poèmes lyriques… « Si Pouchkine n’avait écrit, de toute sa vie, que ce qu’il a écrit au cours de ces trois mois d’isolement fiévreux, il serait déjà l’écrivain le plus important de son siècle en Russie »

On connaît les circonstances stupides de sa mort, l’irraisonné sentiment de l’affront et le duel qui s’ensuivit avec ce D’Anthès qui tournait de trop près autour de sa femme. André Markowicz se demande si Pouchkine ne l’avait pas cherché au sens propre du terme ; et si, la pratique du duel étant interdite et punie, le poète n’aurait pas inconsciemment désiré être châtié par le tsar d’une peine d’exil en ses terres, la mort de D’Anthès n’étant qu’un moyen d’échapper enfin à Pétersbourg. Il en fut autrement. Blessé, agonisant, Pouchkine fut  transporté dans sa bibliothèque aux trois mille volumes. Mais on ne sait de qui il parle, des hommes ou des livres, lorsqu’il murmure : « Adieu, les amis ». Lermontov, qui appartient à la première « génération des fils », saura chanter la gloire du poète tombé prisonnier de l’honneur. Mais c’est à une élégie du jeune Pouchkine, 17 ans, inédite de son vivant, que l’on songe alors ; comme si notre empathie était telle avec la personne faite écho du monde, que nous verrions à sa place défiler le rouleau de sa vie à l’instant où l’âme se dissocie de son corps :

« J’ai vu la mort : elle est entrée, muette,/S’asseoir tranquillement à mon chevet ;/ J’ai vu la tombe ; elle attendait ;/ L’âme s’est éteinte… elle était prête./ Il faut que je vous quitte, mes amis ;/ Ma vie, offerte à la disgrâce,/ Disparaîtra bientôt sans trace ;/ Je ne verrai de mes yeux obscurics/ Aucune éternité… Je fus, je passe…/ De ma jeunesse le flambeau mourant/ Eclaire la nuit calme du néant…

 Adieu, monde sans joie où une route infime/ Me fut tracée au-dessus de l’abîme,/ O je n’ai pas connu les secours de la foi,/ Où j’ai aimé sans en avoir le droit.

 Adieu, astre du jour, adieu, céleste voile/ Ténèbres de la nuit, jour clair et radieux,/ Voix du ruisseau désert et bois mystérieux,/ Collines et prairies, lieux d’un repos agreste-/ A tout- une dernière fois, adieu.

 Et toi qui fus le dieu de ma jeunesse vaine,/ Objet de pleurs secrets, gage de mille peines,/ Adieu !… tout est passé… Je sens que mon flambeau/ S’épuise… les ténèbres du tombeau/ Engloutiront l’amour et ses tortures,/ Et les jours sans bonheur d’une existence obscure.

Et vous, ô mes amis, quand, presque inanimé,/ Rauque, les yeux hagards, dévoré par la fièvre,/  je vous dirai : « Mes amis, j’ai aimé ! »/ Et qu’un souffle épuisé s’éteindra sur mes lèvres,/ Dites-le lui, allez la voir:/ Quand j’aurai été pris par les ténèbres,/ Et, me plaignant peut-être, allez savoir,/ Elle soupirera sur mon urne funèbre.

(1816, traduit du russe par André Markowicz)

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/09/23/dans-le-cercle-de-pouchkine-sous-le-soleil-dalexandre/


About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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