Rentrée littéraire : des histoires sans Histoire

N’allez pas en librairie chercher des traces de l’Histoire à travers les histoires de la rentrée littéraire : c’est là que vous aurez le plus de chance de la trouver absente. Cela en est même spectaculaire. Il ne s’agit pas de s’en réjouir ou de le déplorer, mais d’en prendre acte : la fiction française 2011 renvoie un air du temps essentiellement préoccupé par le très contemporain. L’histoire immédiate s’y écrit au présent. Les préoccupations historiques, et donc politiques, des dernières années semblent évanouies, qu’il s’agisse de la guerre d’Algérie, de l’Occupation ou de la première guerre mondiale, pour s’en tenir au thèmes qui mobilisaient les consciences des romanciers et nourrissaient leur imaginaires jusqu’à présent. C’est à peine si l’on relève quelques tentatives du côté de la colonisation (Mathieu Belezi avec l’Afrique du Nord, Marc Trillard avec l’Afrique noire, Alexis Jenni avec l’Indochine), ou de l’entre-deux-guerres (Antoine Choplin dans la Guernica de 1937), de la première guerre vue sur le front lorrain du côté allemand avec Lyliane Beauquel ou bien en amont Diane Meur du côté de l’Antiquité, faibles échos dans un océan de 654 romans français et étrangers annoncés en septembre et octobre, car même chez Carole Martinez ou Emmanuel Carrère,l’Histoire n’est qu’un cadre à la mise en scène et la mise en perspective de quelque chose qui la dépasse ; il n’y a guère que le roman historique et fier de l’être pour tenir bon la rampe d’une certaine tradition. A croire que la prudence des éditeurs, que la crise a incité à réduire leur production, s’est répercutée sur les auteurs.

De quoi parlent-ils quand les fantômes et névroses du passé ne les hantent plus ? Des conflits de famille, de la quête du père, des faits divers, du chômage, des délocalisations… Aujourd’hui et maintenant. Les romanciers se sentent déjà une âme de médiéviste lorsqu’ils font évoluer leurs personnages à la veille de la chute du Mur de Berlin. N’allez pas croire que le phénomène est typiquement français : cet air du temps est international. Sur les quelque 219 fictions étrangères traduites en français en cette rentrée, déjà passées au tamis critique et public dans leur pays d’origine, ils ne sont guère qu’une poignée à s’extraire du quotidien le plus contemporain : le Saoudien Raja Alem qui inscrit l’ambiguïté de ses personnages dans la société mecquoise du début du XXème siècle, l’Argentin Edgardo Cozarinsky dont l’héroïne fuit la Pologne de l’après 1945, le suédois Steve Sem-Sandberg qui revient sur la collaboration de certains Juifs avec leurs bourreaux dans le ghetto de Lodz pendant la guerre, l’Allemand Hans Keilson se mettant dans la tête d’un enfant essayant de comprendre l’emprise d’Hitler sur les foules ou encore l’Espagnol Arturo Perez-Reverte transportant son intrigue dans Cadix assiégée en 1810 par les troupes napoléoniennes. C’est de ce côté-là qu’il faudra chercher une littérature soucieuse de prendre du recul par rapport à son temps. Pour le reste, voyez au rayon français. Depuis un certain temps déjà, on analyse ad nauseam le retour en force du refoulé historique tel qu’il s’exprime chez les romanciers. Mais lorsqu’il s’en absente, que faut-il en déduire ? Qu’est-ce que cela nous dit de la société ? Quel reflet cela renvoie-t-il : l’ombre portée de la crise sur les esprits avec ce que cela suppose de préoccupation exclusive de l’immédiat ? un malaise dans les représentations ? un trouble après une longue période de culpabilisation et d’autoflagellation bien françaises, avec la surexploitation de la repentance qui s’en est suivi ? Dalibor Frioux, auteur de Brut, premier roman singulier déjà très remarqué, a choisi de situer son histoire au XXIème siècle dans un pays de rêve, heureux, calme, pacifique, démocratique, où il ne se passe jamais rien, tant et si bien que les policiers n’y sont même pas armés, jusqu’à ce que des populistes xénophobes s’en mêlent, la Norvège…

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/09/28/rentree-litteraire-des-histoires-sans-histoire/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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