La lutte-des-classes-dans-l’édition pour les nuls

N’est pas Karl Kraus qui veut (pour une fois, la notice Wikipédia est excellente). A l’écrit comme à l’oral. Les sectateurs du grand pamphlétaire viennois (1874-1936) devront s’y faire : cela ne s’imite pas, surtout si l’on n’est pas soi-même traversé par une indignation radicale doublée d’une exigence éthique qui repose sur un vrai travail de la langue. Avec Thierry Discepolo, qui en a fait son maître, on en est loin. A l’oral comme à l’écrit. De lui, je ne savais rien. Aussi m’étais-je rendu naïvement l’autre jour à sa causerie à la librairie Compagnie (l’une des meilleures de Paris) sur la foi de son intitulé, dérivé du titre de son essai La Trahison des éditeurs (204 pages, 15 euros, Agone). Trahison ? Bigre : un petit air de la Trahison des clercs (1927), cela donne envie d’y aller voir. En fait, aucun rapport avec Julien Benda. Ni de près ni de loin.

Commençons par l’oral. Face à une salle de taille modeste mais comble, dans laquelle on reconnaissait quelques professionnels de l’édition et de la librairie, Thierry Discepolo, qui co-fonda à Marseille la revue puis la maison d’édition Agone où il travaille encore, a exposé ses vues sur la question avec un manichéisme si primaire que, dans un premier temps, il laissa sans voix. Le public découvrit ainsi que l’édition française se décompose en gros (et même en demi-gros et dans le détail) en deux clans antagonistes : les petits (Agone, Le Dilettante, Verdier, Cheyne, Vrin, Les Belles Lettres, Minuit, Bourgois, Champ libre, Maurice Nadeau, La Différence, Galilée, L’âge d’homme, L’Eclat, José Corti auxquels on a adjoint… Payot !) et les gros (Hachette, Gallimard, Albin Michel, Flammarion, Actes sud). Les premiers sont « vertueux », adjectif si récurrent qu’il en devint un tic dans sa bouche ; les seconds sont par conséquent vicieux, terme qu’il n’employa jamais mais que l’on pouvait déduire de son discours tant il relevait d’une logique platement binaire. Les uns ont tout de gentils promoteurs de choses de l’esprit qui ne veulent surtout pas se développer afin de ne pas devenir comme les autres qui ont tout de multinationales nonobstant le fait que leur capital est souvent familial, français et verrouillé. On n’est pas plus caricatural. L’Edition sans éditeurs (La Fabrique, 2001) d’André Schiffrin est sa bible, et son titre, le pilier de sa démonstration. Ainsi, au motif que plusieurs grandes collections de Gallimard (Du Monde entier etc) n’ont pas de directeurs, il en déduit qu’on économise sur les charges ; il ne s’est manifestement pas aperçu que cette maison fonctionnait depuis près de cent ans avec un comité de lecture dont les membres alimentent les collections, et que pour la littérature étrangère par exemple, il y a un responsable par aire linguistique. Les autres ne sont pas en reste, tout le monde en prend pour son grade avec un égal mépris, à commencer par les meilleurs éditeurs sur la place : « le brave Eric Vigne », « le second commis Olivier Nora », « le mercenaire Claude Durand »… Pas la moindre étincelle d’intérêt pour les livres et la littérature n’émergent de cette analyse sociologisante frappée au coin du bon sens (« Comme les autres médias, le livre transporte tout et n’importe quoi »). Il l’a lui-même reconnu : « Seuls m’intéressent les chiffres d’affaires ». On comprend mieux qu’il réduise alors le catalogue Gallimard à Harry Potter et à un jeu de société littéraire qui paraît ces jours-ci. Ou qu’il ne commente que les livres qui l’ont passionné : Les Coulisses de la grande distribution de Christian Jacquiau, Ce que j’ai vraiment dit à Zidane de Marco Materazzi… Il est vrai qu’à ses yeux, la distinction entre groupes de communication et groupes d’édition est illusoire, les uns et les autres n’ayant pour vocation que de transformer le lecteur en consommateur. Armé d’une si imparable logique, il ne voit en Michel Houellebecq qu’un « fabricant de best-sellers », ce qui relève d’une haute pensée critique (encore que « hostie cathartique » pour Indignez-vous ! de Stéphane Hessel est bien trouvé).

Son ami Eric Hazan, l’éditeur de La Fabrique, présent dans la salle en remit une couche sur le mode sur le mode obsidional : « Les medias n’ont pas parlé du Nettoyage ethnique de la Palestine d’Illan Pappé, ils l’ont tous passé à la trappe comme d’habitude lorsqu’un livre les dérange ». Air connu, celui du complot. Déjà, lorsqu’une phrase commence par l’expression « Les medias… », on se doute de la paranoïa qui va suivre. Comme s’ils constituaient un bloc monolithique à la pensée homogène ! vision totalitaire de la société qui en dit davantage sur ceux qui en usent que sur le fonctionnement des dits medias, bien plus complexe. Une grossière erreur à la page 93 de son brûlot en dit long sur le sérieux et l’esprit de l’auteur : pressé de montrer que Le Monde est dirigé par d’affreux oligarques, il présente Louis Dreyfus, le président du directoire du groupe, comme la 5ème fortune de France ; et comme il donne un classement de Challenges en référence, il est facile de vérifier qu’il a confondu avec une toute autre famille, les héritiers de l’homme d’affaires Robert Louis-Dreyfus (OM, Adidas etc) ! De même, son évocation de Gallimard sous l’Occupation est historiquement fausse. Pour ne rien dire de la présentation diffamatoire de la réussite du groupe Actes sud à travers le mariage de Françoise Nyssen et Jean-Paul Capitani, « fusion-acquisition par la famille Nyssen d’un des plus gros propriétaires immobiliers d’Arles» ; lorsqu’il l’a reprise lors de sa causerie à la librairie Compagnie, la fusion-acquisition était devenue une OPA, mais n’en a pas moins suscité de protestations dans la salle tant l’attaque était basse. Les charges de Susan George et Joseph Stiglitz, ses auteurs de référence, sont plus solidement argumentées. Il y a une insondable naïveté à reprocher à l’altermondialiste Hervé Kempf de passer à l’ennemi et à lui servir de caution en publiant son Pour sauver la planète, sortez du capitalisme ! chez Wertheimer/ Chanel, entendez au Seuil. De même lorsqu’il voit « un véritable drame cornélien transatlantique du commerce des idées contestataires » lorsqu’il constate, à son grand effroi, que 13 des 17 titres de Noam Chomsky traduits en français sont parus chez Fayard/Hachette/Marchand de canons. Trop grave, le paradoxe ! Vade retro, Satanas ! Avec Discepolo, on n’est même plus dans la morale à gros sabots mais dans la moraline telle que Nietzsche la tournait en dérision. Avec de tels maîtres du soupçon, le capitalisme sauvage et dérégulé a de beaux jours devant lui. Il y a bien des appels de notes qui renvoient à des sources. Il n’en donne pas moins l’impression de s’endormir tous les soirs avec Le Monde diplomatique et de se réveiller tous les matins avec Acrimed, c’est dire la variété de son horizon intellectuel. Sa vision de l’édition est si obsolète, datée et sectaire, ses philippiques si archaïques, qu’il ne s’aperçoit même pas que les vraies menaces s’appellent Orange, Free, Sfr et autres propriétaires de tuyaux, dont le but est de s’approprier des contenus et de se faire eux-mêmes éditeurs et libraires, métiers qui leur sont totalement étrangers.

En quittant cette conférence archéo-postsoixantehuitard, qui a le goût de la critique radicale mais pas la profondeur (Jacques Bouveresse…), j’ai tout de même acheté son livre par conscience professionnelle. Le meilleur passage se situe à la page 16 à propos d’un procès intenté à un journal pour une histoire de virgules : «Je sais que tout cela est dénué de sens, quand la maison est en feu. Mais aussi longtemps que c’est possible d’une façon quelconque, je dois faire cela, car si les gens qui y sont tenus par obligation avaient toujours veillé à ce que toutes les virgules soient à la bonne place, alors Shanghai ne serait pas en train de brûler ». C’est de Karl Kraus.

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/09/30/la-lutte-des-classes-dans-ledition-pour-les-nuls/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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