XXème siècle artistique : on y voit mieux

C’est un livre si singulier qu’il ne ressemble à rien de ce qui se fait. A l’image de son auteur/éditeur José Alvarez, une sorte de Mario Praz installé non à Rome mais à Paris, pour le bonheur des amateurs de littérature sur l’art. Un XX ème siècle artistique (760 pages, 55 euros, éditions du Regard) se présente sous la forme et le poids d’une brique à la couverture qui semble gonflée à l’hélium ou rembourrée de mousse expansée. On peut reposer la tête confortablement sur ce coussin d’air et prêter l’oreille à la houle créatrice du siècle échu. Autant bilan qu’inventaire, cette synthèse éblouissante revendique son absolue subjectivité. Il serait vain de chercher à la prendre en défaut sur un oubli ou une lacune puisqu’elle relève tant du guide très personnel que du traité arbitraire. Ils reflètent la vision du siècle de José Alvarez, un regard aigu au goût très sûr, une mémoire visuelle sans pareille gouvernée par des partis pris d’une belle audace, capable d’associer entre elles des images qui, sans lui, ne se seraient jamais rencontrées. Ce qui est la définition même de la poésie selon Jean Tardieu : « Lorsqu’un mot en rencontre un autre pour la première fois… ». Peinture, sculpture, ameublement, architecture, photographie, mode, affiches, design, orfèvrerie, joaillerie, publicité, propagande : tout pour les arts visuels, la littérature faisant surtout fonction d’indispensable ponctuation. Les dates ne sont là qu’en rappel comme pour mieux l’esprit s’échapper et rêver dans le méli-mélo des tableaux. L’auteur jongle en virtuose en prenant soin, tout de même, d’offrir le panorama le plus complet possible. Des artistes, des mouvements et autant d’histoires, reliés entre eux par un récit allègre en texte courant et des légendes qui ne se paient pas de mots. Une fois que l’essentiel y est, y compris un essentiel souvent négligé ailleurs, tel André Suarès en Cassandre de l’antinazisme, Alvarez se délecte du superflu, qui donne son sel à cette évocation : c’est Mondrian menaçant de ne plus jamais remettre les Pays-Bas si son pays maintient son interdiction de danser le charleston; plus loin, en sept lignes, tout est dit de Faulkner, le patron; plus loin encore, Alfred Hitchcock s’inspirant de la maison Kaufmann sur une cascade de Pensylvannie, conçue par l’architecte Franck Lloyd Wright, pour des scènes mythiques de La Mort aux trousses. Ailleurs, des chocs, pourquoi pas une anecdote, des éclats de souvenirs. Ca foisonne d’idées et d’ouvertures sur le monde des créateurs avec une générosité rare chez les connoisseurs, plutôt jaloux de leurs découvertes sinon de leur savoir. Une richesse telle qu’elle décourage la citation. Rien à voir avec le traditionnel beau-livre, coffee table book que personne ne lit mais que beaucoup regardent, dans le meilleur des cas. Question de forme et de format. Question d’esprit, de projet, de vision. Une belle leçon de liberté. Car l’auteur étant également en l’espèce son propre éditeur, il fait vraiment ce qu’il veut, s’autorise un éloge personnel de l’amitié en hommage au peintre Anselm Kiefer, et se laisse dominer par son bon plaisir pour le plus grand profit du nôtre. L’échange est permanent entre le texte et l’image, comme il est de règle aux éditions du Regard depuis trente ans. Mais c’est bien sûr l’illustration qui bénéficie de la plus grande générosité dans sa mise en scène. On connaît bien sûr un certain nombre de ces images élevées au rang d’inévitables icônes ; mais la majorité sont des surprises et des raretés, souvent puisées dans le fonds méconnu de la photographe Rogi André ou dans les caves des musées ; et lorsqu’elles ne le sont pas tout à fait, leur vis à vis les nimbe d’un halo d’inédit. Dans ce genre de livre, la circulation des signes relève du grand art : organisation des hiatus, habileté des correspondances. Il faut que ça se parle. José Alvarez est passé maître parmi les agents de la circulation. Voici un granuleux portrait en buste de profil de Kandinsky, la carrure d’Arthur Cravan prêt à en découdre, Joséphine Baker en chatte sur un toit brûlant, la maison ou vivait l’architecte Constantin Melnikov, les meubles d’Eugène Printz tout en bois exotiques, deux hommes se saluant dans la rue comme dans un théâtre d’ombres en 1932 sous l’objectif d’Anton Stankowski, l’élégance toute de souple rigueur de Cristobal Balenciaga, Luchino Visconti en jeune beau ténébreux, la maison de Jean-Pierre Raynaud à la Celle-Saint-Cloud, Picasso en grand bourgeois des années 30 sous l’œil de Cecil Beaton, un fauteuil creusé en acajou signé Alexandre Noll, Antoine Blondin tout en mélancolie le regard perdu dans le vague vu par Alice Springs… Des silhouettes, des visages, des formes, des lignes, des lumières: de quoi faire un siècle. Certains moments en sont davantage mis en valeur ; l’année 1905 par exemple, fondatrice de la modernité : fauvisme en France, expressionnisme en Allemagne, Proust et sa Recherche déjà en embuscade… D’autres instants et d’autres personnages se détachent car ainsi l’auteur l’a voulu : au tout début César Ritz, pionnier suisse de l’essor de l’hôtellerie de luxe, qui prend ses quartiers place Vendôme à Paris en 1898; ou encore le critique d’art Bertrand Lamarche-Vadel dans la toute fin, car il le juge le plus visionnaire de sa génération. C’est lui, cet exalté plein de fulgurances, qui ferme la marche du livre et du siècle artistique, en se trouant d’une balle le 2 mai 2000. Les mots qui le définissent les achèvent : « exception, dépassement de soi, blasphème ». Fin de partie, on ne joue plus : mais qu’est-ce qu’on laisse et qu’est-ce qu’on garde ? L’un des derniers livres du regretté Daniel Arasse, historien d’art de la famille du Regard, s’intitulait On n’y voit rien. Nul doute qu’il eut aimé cet admirable inventaire intime du siècle artistique qui permet enfin d’y voir plus clair.

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/10/12/xxeme-siecle-artistique-on-y-voit-mieux/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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