Le massacre des classes moyennes fera l’élection présidentielle

« Du sang de la sueur et des larmes. » Dans son dernier ouvrage, intitulé « L’Echéance », François de Closet annonce la couleur aux Français : sous peine de faillite, l’heure de la douloureuse a sonné. Le régime auquel nous invite le journaliste-essayiste, les Grecs, comme les Irlandais en goûtent déjà les zakouskis: réduction du train de vie de l’Etat, coupes drastiques dans les programmes sociaux, remise à plat des avantages dits acquis, pour ne citer que ceux-là. Avec la satisfaction du millénariste qui voit enfin le Dugesclin de la dette fondre sur la France, la crise rendrait cette fois-ci inéluctable la rigueur. La potion amère du bon docteur De Closet n’a rien de nouveau. Sont ainsi resservies les mêmes recettes, déjà déclinées dans son best seller des années 80 Toujours plus. Pour les Français à qui Raymond Barre promettait dès 1978 la prochaine « sortie du tunnel », l’incompréhension demeure pourtant la même aujourd’hui que lors de la sortie de l’ouvrage vendu à plusieurs millions d’exemplaires. A l’opposé d’une petite frange, hyper-adaptée  au nouveau paradigme forgé par la mondialisation, les autres, à commencer par les classes moyennes considèrent, elles, avoir déjà largement payé le prix des trente piteuses, selon le mot de Nicolas Baverez.

Trois décennies de chômage de masse, d’écrasement du pouvoir d’achat, d’une menace toujours plus vivace du déclassement générationnel et de hausse vertigineuse de l’immobilier, ont fait voler en éclats le modèle d’une France moyennisée à l’avenir radieux. L’image d’une France industrielle et pavillonnaire dans laquelle les classes populaires ont vocation à se fondre au sein des classes moyennes, cette fameuse idée deux français sur trois de Giscard d’Estaing n’est plus. Sous l’effet de la désindustrialisation, d’une nouvelle réorganisation des territoires, l’inverse s’est produit. « Les classes moyennes ont implosé. Nous assistons en réalité à l’émergence d’une nouvelle classe populaire », analyse dans son livre Fractures Françaises, le géographe Christophe Guilluy. Comme une dernière bouée les trois quarts des Français répondent dans les sondages appartenir aux classes moyennes.

Mais le désarroi est là, et cette recomposition s’exprime dans les urnes. Comme en 1995 quand une majorité envoie Jacques Chirac à l’Elysée sur la promesse de réduire la fracture sociale, chère à l’anthropologue Emmanuel Todd. Plus encore en 2005, lorsque est rejeté le traité constitutionnel : « les classes moyennes inférieures qui avaient assuré la victoire du oui à Maastricht ont cette fois voté avec les classes populaires », analyse Todd. C’est encore en s’adressant à eux, « ceux qui sont trop pauvres pour être riches et trop riches pour être pauvres » que Nicolas Sarkozy emporte la présidentielle 2007 en surfant sur la valeur travail avant d’accorder aux plus riches le bouclier fiscal à 50%.

La crise de 2008 a exacerbé cette tension. Tandis que la situation des milieux populaires et moyens s’est dégradée, que les fins de mois sont encore plus difficiles à boucler, les entreprises du CAC 40 annoncent des résultats historiques. Pire, incrédules, les Français observent parmi elles, les banques à l’origine de la crise et à qui il a fallu tendre la main pour éviter le crash général. C’est pourtant dans leur porte-monnaie que le gouvernement a décidé de puiser, comme la très significative hausse des complémentaires santé. A quelques mois de la présidentielle, en ignorant la souffrance des classes moyennes, et en leur en proposant au contraire d’avantage, l’offre politique risque de finaliser cette recomposition de la nouvelle classe populaire. Avec un outsider dangereux : Marine Le Pen. En héritant du FN, la candidate trouve dans le panier de la succession un parti qui attire la majorité des ouvriers et employés. Depuis des mois, elle s’anime pour parler aux classes moyennes déclassées en demande de protection, y compris aux fonctionnaires et aux profs que son père villipendait dans les années 1980. Un pari qui n’est pas innocent.

Emmanuel Levy, Marianne

http://www.marianne2.fr/Le-massacre-des-classes-moyennes-fera-l-election-presidentielle_a211451.html

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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