Carlos Liscano est comme un chien

Loués soient ces livres de poche glanés par hasard, qui vous font découvrir un auteur au-delà d’un texte éblouissant et vous mènent à la découverte de toute son œuvre. Le cas de L’Ecrivain et l’autre (El escritor y el otro, traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, 210 pages, 10/18) qui vient de me conduire au Lecteur inconstant suivi de Vie du corbeau blanc (Vida del cuervo blanco, traduit de l’espagnol par Martine Breuer et Jean-Marie Saint-Lu, 353 pages, 21 euros, Belfond) en attendant de prendre La Route d’Ithaque, Le Fourgon des fous, Souvenirs de la guerre récente que Belfond a publié avec l’attachement dû à un membre de la famille. L’auteur en question est un uruguayen du nom du Carlos Liscano.

En 1996, il est rentré au pays  « parce que Montevideo est le seul endroit au monde où je ne suis pas étranger » : il avait passé treize ans en exil intérieur en Uruguay, et dix ans en exil extérieur en Suède. Vingt-trois années sur quarante-sept passées hors de lui. De prison il n’est jamais vraiment sorti : elle est toujours en lui. Ses deux ans de militantisme dans la clandestinité, au sortir de quatre années d’études  l’Ecole militaire d’aéronautique, l’ont envoyé derrière les barreaux. Les Escadrons de la mort dépêchés par la dictature militaire ratissaient bien au-delà des seuls Tupamaros, tant pis pour l’image d’Epinal de “la Suisse de l’Amérique latine”. La prison est un monde où l’on n’existe que pour obéir, un monde où l’on peut vous fiche la paix pendant des années et un beau jour, reprendre les séances de torture sans raison apparente. Au gradé qui le passe à la question, il répond « Non, Monsieur » à tout. Non, ni parents, ni amis, ni métier, ni frère, ni rien. « Mais alors, vous êtes comme un chien ! » lui lance le major. « Oui, monsieur, Liscano est comme un chien ». Il ne parle que de cela. Même si les mathématiques sont sa formation première, l’enfermement l’a fait écrivain et il ne se veut que cela et rien d’autre. Roman, nouvelles, récits, poésie, théâtre, traductions…: « Ecrire, c’est chercher ce qu’on ne trouvera pas ». Mais au creux de L’Ecrivain et l’autre (ici les premières pages), on tombe sur le bref chapitre 48 qui fait un pas de côté :

« On me l’a raconté comme ça. Près de la voie ferrée il y a un bar. Lui, il est au comptoir. Il est midi, ou bien c’est l’après-midi, et il n’y a presque personne dans le bar. Le patron essuie des verres ou cherche une station à la radio. Tout à coup on entend le bruit du train qui approche. Lui, il sort du bar, avance, et se couche sur la voie. Mon père. Pendant des années, je me suis demandé pourquoi. Pendant des années je te l’ai reproché. Plus maintenant. Ni l’un ni l’autre. Peut-être parce que j’ai fini par te comprendre »

Ce n’est pas un écrivain à la recherche de la littérature mais de la liberté. « Ecrire rend libre » : tel serait le panneau imaginaire qu’il a fixé durant tant d’années à l’entrée de son propre camp, sa maison des morts de 1972 à 1985. Il ressasse, en convient mais c’est ainsi : « Je ne peux pas m’empêcher de revenir sur les mêmes sujets ». Ou plus loin : « Je ne sais pas comment sortir de la répétition ». On comprend qu’il distingue si souvent l’écriture de l’écriture créatrice. Sa manière délicate de reconnaître qu’il est impuissant à inventer et à donner des vies à des créatures, perspective qui l’anéantit autant que l’admiration qu’il porte à La Montagne magique, archétype du grand roman tel qu’il ne saura jamais le faire ; il peut juste ressusciter sa propre vie et ses fantômes, mais c’est beaucoup. Ecrire sur les livres et la littérature ne lui est qu’un prétexte pour se raconter dans sa forteresse intérieure qui n’avait rien de magique. Le roman de Thomas Mann est la dernière chose qu’il ait lue en prison. C’était en 1984. En posant pied à Stockholm, sa ville d’accueil, il exprima un grand besoin d’informations ; il chercha à savoir comment s’était finalement terminée la guerre du Vietnam, achevée depuis une dizaine d’années.

L’Ecrivain et l’autre, que la lecture du Lecteur inconstant prolonge et complète, est une sobre réflexion, coupante mais sans sécheresse, sur l’impossibilité d’écrire. Vila-Matas pourrait l’enrôler parmi les victimes du syndrome de Bartleby. Le fait est que Carlos Liscano écrit pour essayer de comprendre pourquoi il n’arrête pas de ne pas écrire. Cette idée d’un corbeau menteur qui raconterait, comme si il les avaient vécues, des histoires qui ne lui seraient jamais arrivées, est un emprunt à une fable de Tolstoï. D’autres écrivains rôdent dans son imaginiare : Kafka, Céline. Mais son panthéon est surtout hispaniste : Macedonio Fernandez y côtoie Euclides Da Cunha, Juan Carlos Onetti…Quelque part, il dit qu’à Paris, un ami lui a suggéré de lire Le Rivage des Syrtes de Gracq. Cet ami n’est autre que son traducteur, qui a su trouver non seulement les mots mais la musique intérieure, son dépouillement, son rythme, son accentuation et sa cadence qui sont souvent celui du Journal. Il n’est pas de plus belle et de meilleure reconnaissance pour le travail d’un traducteur que ce témoignage d’amitié.

Son personnage principal s’appelle Liscano. Pas Carlos Liscano, juste Liscano. C’est ainsi qu’il l’interpelle, généralement pour le bousculer. L’obliger à tenir et se tenir face au bourreau de ses travaux et de ses jours. Surtout à l’isolement total lors des séjours au cachot. Il a échappé au silence, mais pas à la solitude qui est sa condition : il a laissé le premier là-bas et a emporté la seconde ici. D’avoir inventé son personnage en prison a assuré son salut moral et psychique. Il lui doit la vie mais ne le doit qu’à lui-même. Aujourd’hui, il aimerait bien retrouver l’officier qui le torturait en l’interrogeant, juste pour lui dire : « Major, je suis le chien que vous m’avez aidé à inventer. Je vous en remercie ».

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/10/14/liscano-est-comme-un-chien/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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