Mouammar Kadhafi, le Guide rattrapé par la révolution

Le guide de la révolution recevait de façon bonhomme. Loin du personnage excentrique et hautain aperçu à la télévision, Mouammar Kadhafi apparaissait comme un dirigeant normal, voire facétieux. Juste avant de commencer l’entretien, il sortit un petit enregistreur de sa poche, lançant dans un sourire: «Moi aussi, j’ai mon magnétophone!» Et d’accepter sans façon, à la requête du visiteur, de le poser sur la boîte de Kleenex trônant au milieu de la table, afin que les vibrations ne gênent pas l’enregistrement.

Le Guide, ce jour-là, ne portait pas l’une de ses tenues chamarrées, mais un pantalon vert olive associé contre son gré à une veste marron. Ébouriffé, il était arrivé seul du fond du jardin, claudiquant sur une canne anglaise; officiellement, Mouammar Kadhafi avait glissé dans sa baignoire. Les mauvaises langues parlaient d’un attentat, un de plus en cette fin des années 90. L’interview se déroula sans accroc. L’interprète, diplômé de la Sorbonne, n’avait donné qu’une consigne: «Je vous en prie, ne l’appelez pas monsieur le président, sinon nous serons partis pour une digression d’une demi-heure sur la différence entre Guide et président.» Nous lui donnâmes donc du «M. le Guide». On s’aperçut même que le dirigeant libyen parlait le français, dont il possédait le vocabulaire politique. Comme l’interprète traduisait «conférence d’Abuja» il l’interrompit aussitôt dans la langue de Molière: «Non, non, traité d’Abuja!» Le Guide ne refusa aucune question, même pas celle concernant l’indemnisation des victimes du DC 10 d’UTA, explosé au-dessus du Niger en 1989. Kadhafi avait sa logique à lui. Oui, il avait accepté de payer, mais il n’était pour rien dans l’attentat. Simplement, il avait compris qu’il fallait s’acquitter d’un ticket d’entrée pour revenir sur la scène internationale.

Une enfance des sables

Kadhafi n’est pas fou. Il est simplement mégalomane et centré sur lui-même. Rien de nouveau depuis Shakespeare. Le décor était celui d’une tragédie bouffonne. La tente était plantée au milieu de la caserne Bab al-Azizia, dans un faubourg de Tripoli. On y accédait après avoir franchi deux murs d’enceinte, sous les yeux de gardes de plus en plus patibulaires. Aucune des célèbres «amazones» ses gardes du corps féminines, n’était en vue, elles étaient réservées aux cérémonies. Deux chamelles, fournisseuses de lait pour le chef, broutaient dans le jardin intérieur. Le fond de la scène était occupé par une ruine aplatie. Kadhafi avait laissé en l’état, comme un mémorial, sa maison bombardée par les États-Unis en 1986. Sa fille adoptive y avait été tuée.

L’attaque aérienne avait eu lieu en représailles au plastiquage d’une discothèque berlinoise fréquentée par des militaires américains. Les États-Unis possédaient des informations précises impliquant la Libye. À la fin des années 1980, cela n’avait rien de surprenant. Kadhafi n’avait pas encore rallié le monde occidental. Il utilisait le terrorisme pour se poser en leader du tiers-monde. Au début de son règne, il s’était plutôt vu en nouveau Nasser. Le 31 août 1969, un capitaine de 27 ans au profil de statue lit le communiqué du Commandement de la révolution, composé de douze officiers. Le roi Idriss Ier est renversé. Kadhafi, le jeune capitaine, est un militant. C’est lui qui a recruté les conjurés, sur le modèle des «officiers libres» égyptiens.

La République des masses

Kadhafi est issu du désert, le vrai; il est le seul garçon d’un couple de Bédouins nomadisant dans la région de Syrte, élevé à l’école coranique, il gardera la nostalgie de cette enfance des sables. Se méfiera des villes et des citadins.

Son projet vise la «réalisation de l’unité arabe totale» mais il est aussi religieux. L’alcool est interdit. L’écriture arabe est seule autorisée. Le drapeau vert de l’Islam, sans aucune inscription, remplace l’emblème rouge, noir et vert de la royauté. Fort de cette légitimité, Kadhafi s’opposera toujours à l’islam politique incarné par les Frères musulmans et les salafistes de tout poil. Moins conservateur qu’eux, il tente de promouvoir les droits de la femme dans une société très traditionnelle, créant une académie militaire féminine. Il faudra attendre 1977 pour la formulation de la doctrine Kadhafi, contenue dans le petit livre vert et résumé dans un néologisme, la Djamahiriyya. La République des masses, où le peuple se gouverne lui-même à travers des «comités populaires». En réalité, ces derniers sont rapidement chapeautés par des comités révolutionnaires, véritables milices à la soviétique, et espionnés par une kyrielle de services secrets. Le Guide règne par la déstabilisation permanente, s’appuyant tour à tour sur les comités populaires, les comités révolutionnaires et l’armée. Sans oublier les tribus, à qui il dose savamment les avantages et les postes. Sa survie tient du grand art. Il déjoue en moyenne un complot militaire par an. Ce pouvoir solitaire lui monte-t-il parfois à la tête ? Est-il sérieux, où cherche-t-il à provoquer quand il affirme que Shakespeare était en réalité un Arabe, appelé Cheikh Zuber ? Ou quand il affirme avoir dessiné lui-même la première voiture anti-accidents ? Nul ne le sait. Personnage secret, le Guide s’entoure presque depuis le début du même premier cercle de fidèles totalement dévoués.

Valises de billets

L’immense richesse pétrolière de la Libye lui donne les moyens de financer toutes les causes. De l’IRA irlandaise aux groupes palestiniens radicaux, en passant par Carlos le Vénézuélien, de nombreux groupes terroristes trouveront longtemps chez lui argent et abri. Le Guide lui-même n’hésite pas à employer la terreur. En 1988, un Boeing de la Pan Am explose au-dessus de Lockerbie, probablement en représailles au bombardement de 1986 sur Tripoli. En 1989, c’est le tour du DC-10 d’UTA, sans doute en punition des opérations françaises au Tchad. Kadhafi sélectionne ses cibles et ses bénéficiaires ; pas question d’aider les islamistes violents. Chez lui, il les traque sans pitié. Le Groupe islamique combattant en Libye, implanté en Cyrénaïque, est réprimé dans le sang à la fin des années 1990.

Pourtant, la Libye reste isolée. Ses rêves nassériens, ses projets de fusion avec d’autres pays arabes ont tous échoué au milieu des ricanements de ses collègues dictateurs. Kadhafi se découvre alors une autre mission : unifier le continent africain. Après avoir échoué à contrôler le Tchad, qui en 1987 lui inflige une défaite cuisante en Libye même, le Guide tentera, comme à son habitude, d’acheter de l’influence à coups de valises de billets Les présidents en visite à Tripoli repartent tous avec des millions de dollars dans des attaché-case. Et quand le chef d’État ne lui plaît pas, le guide finance son opposition. Pour prendre pied en Afrique de l’Ouest, il aide les pires criminels, les chefs de guerre, Charles Taylor au Liberia et Fodé Sanko au Sierra Leone.

Guerre antiterroriste

Hélas, les Africains n’ont guère envie de nommer Kadhafi président des «États-Unis d’Afrique.» S’il réussit à transformer la vieille Organisation de l’union africaine (OUA) en une moderne Union africaine (UA) calquée sur l’Union européenne, le Guide n’arrivera jamais à en devenir le chef permanent. Et se rabattra tardivement sur un dérisoire titre de «Roi des rois d’Afrique» achetée au prix fort à quelques chefs traditionnels désargentés.

C’est avec le monde occidental, son grand rival, que Mouammar Kadhafi finit par nouer des relations satisfaisantes. Contraint et forcé. Soumise à embargo, la Libye n’a pas le choix. Privée des pièces détachées et des techniciens américains, son industrie pétrolière s’étiole. Son peuple, qui vit mal, est fatigué des rodomontades et de la médiocrité. Il entame un rapprochement avec les Américains et les Européens. Les discussions seront ralenties par les accusations impliquant la Libye dans l’explosion du Boeing et du DC- 10. Au terme de longues négociations, des arrangements furent trouvés. Ils sont encore aujourd’hui l’objet de polémiques, après la libération par la justice écossaise d’un haut responsable des renseignements libyens condamné pour l’attentat de Lockerbie, officiellement pour raisons de santé. Mais l’important, pour la Libye comme pour l’Occident, fut le spectaculaire renoncement de Kadhafi à son programme nucléaire, annoncé fin 2003. La guerre d’Irak avait fait comprendre à Kadhafi qu’il risquait de finir comme Saddam Hussein. L’embargo fut levé, les dirigeants occidentaux et les sociétés étrangères défilèrent en Libye, attirées par la perspective de contrats mirifiques. Mouammar Kadhafi s’engagea dans la guerre contre le terrorisme et dans la lutte contre l’immigration clandestine, allant jusqu’à couler les bateaux des migrants africains. Jusqu’au bout, son fils Seïf el-Islam a manifesté son étonnement face à l’opération de l’Otan: le régime libyen n’avait-il pas été son meilleur allié?

Le Guide avait toutefois gardé sa part d’ombre, capricieux, manipulateur et adepte des méthodes mafieuses, comme en témoigna la laborieuse libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien, pris en otages pour justifier une épidémie de sida dans les hôpitaux libyens. Quant aux beaux contrats, ils sont souvent restés à l’état de projet. Pendant ce temps, une clique mafieuse et familiale s’enrichissait, et le peuple ne connaissait ni la prospérité ni la liberté.

Pierre Prier, Le Figaro

http://www.independent.co.uk/news/world/africa/muammar-gaddafi-has-been-killed-says-libyan-pm-2373368.html?action=Gallery&ino=12

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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