Ce qu’il convient de ne pas dire au niveau du langage

Enfin ! Depuis le temps qu’on l’espérait, l’Académie française l’a fait : rien moins qu’un inventaire de ce qu’il convient de « Dire, ne pas dire », qui en est le titre même. Son comité central du jeudi, chargé de la police poétique, a eu raison de mettre un peu d’ordre dans la chienlit lexicale qui a envahi nos écoles et nos quartiers avant de triompher dans les médias. On peut consulter cette liste exclusivement en ligne (cliquez sur “Actualités”) comme il se doit désormais en toutes choses à évolution rapide soumises à un enrichissement permanent. Le webmestre, pardon, l’administrateur du site, ne s’est pas foulé. Question paysage, c’est morne plaine. Pour le reste, c’est réjouissant : emplois fautifs (quand on travaille sur Paris, on se doit de faire un petit effort au niveau du style, d’accord ?), néologismes et anglicismes (défense d’impacter le vocabulaire, surtout si c’est pour préférer best ofà la musicalité si française de « florilège » ou à l’évidente simplicité de « le meilleur de »), extensions de sens abusives (la fortune du verbe « gérer » dans notre société nous accable, encore que les exemples choisis ne soient pas si convaincants : « gérer son divorce » ou « gérer ses enfants » a une connotation budgétaire qui n’est pas déplacée quelque part, pardon, d’une certaine manière).

L’air du temps a ses caprices, ce qui permet de ne pas désespérer de la pénétration de nos contemporains. Vous remarquerez qu’on est moins « interpellé » qu’il y a quelques années ; et que si cela se passe encore « au niveau de » quelque chose, ce n’est plus tant à celui du vécu. Grande est notre hâte à tous de voir le site de l’Académie interactive se garnir dans les temps à venir ! Nul doute que, saturés d’information, les lecteurs excédés y feront entrer « infobésité » qui fait son chemin depuis peu ; les plus résistants à la médicalisation du quotidien y inscriront d’office « ADN », acronyme en vogue qui confère un tour génétique à la plus banale des conversations ; sans parler  de mots normaux promis à un destin national tel « normal », adjectif hollandais par excellence dont vont se trouver gratifiés nombre de romans et de prix littéraires dont on n’a rien à dire de spécial. Il se trouve que j’étais plongé dans la lecture de Tout, tout de suite (Fayard), essai clinique de Morgan Sportès sur les progrès de la barbarie en banlieue, lorsque les CRS du bien parler ont mis en ligne leurs injonctions. Il ne semble pas que ce conte de faits soit distingué par l’Académie Française. Ce qui est regrettable car elle pourrait le faire au moins à titre d’anti-modèle : c’est du « gérer », « beu », « keum », « from », « taspé », « tafant », « keuf », « noisechi », « Gaulois jambon beurre 100% céfran » à tous les étages, avec en prime, un hapax de chez hapax : « j’ai un blème… ». Même les portes s’y font traiter d'”enlécues” ! et quand on y cause religion, c’est pour avoir des rapports spiritueux. Bref, comme disait Pascal : « Vérité en deçà du périph’, erreur au-delà ».

Puisque l’administrateur du site de l’Académie ne manquera certainement pas de peaufiner sa machine préhistorique, peut-on lui suggérer d’y rajouter un onglet  « Eléments de langage » ? le petit monde politique se plaît désormais à nommer ainsi tout argumentaire constitué de mots-clés à utiliser en priorité, au risque de produire un discours stéréotypé. Les @cadémiciens se distingueraient en pointant régulièrement les « Eléments de langage » de la sphère culturelle, notamment ceux de la critique littéraire. Et qui sait, peut-être qu’à force d’en dénoncer la vacuité répétitive, ils parviendront à convaincre nos chers confrères de ne plus employer « une écriture jubilatoire », « une lecture dont on ne sort pas indemne », « un écrivain-culte » ou « un roman incontournable » (qu’il suffirait pourtant de ne pas lire pour le contourner), et autres souverains poncifs désormais si académiques qu’ils doivent même faire bondir quai Conti le politburo en phase terminologique. Les médias abusent de « surréaliste » en lieu et place d’ « indescriptible », qui leur est difficile d’admettre : « Le journaliste étant précisément censé décrire, s’il dit « indescriptible », il reconnaît d’entrée son inutilité, il se ridiculise » fait cruellement observer Frédéric Pommier dans Mots en toc et formules en tic (Points/ France-Inter). Bon prince, il imagine que dans l’inconscient des compulsifs du « merci infiniment », il y a quelque chose du spleen baudelairien, ce goût d’infini qui fait rêver d’être toujours autre part. Il n’empêche que les critiques littéraires sont les seuls à qui on ne saurait pardonner l’usage incontrôlé de « surréaliste », « kafkaïen », « ubuesque »…. C’est clair ? Pas de souci.

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/10/25/ce-quil-ne-faut-pas-dire-au-niveau-du-langage/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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