Marjane Satrapi : « Poulet aux prunes, c’est le dernier plaisir… »

Des pages à l’écran, pour la seconde fois, la dessinatrice de bandes dessinées Marjane Satrapi passe au cinéma, avec son complice Vincent Paronnaud, également auteur de bandes dessinées. Elle est née en 1969 à Rasht en Iran. Lui est né en 1970 à La Rochelle en France. Ensemble, ils ont réalisé Persepolis et voici Poulet aux prunes, un film aux petits oignons, à la façon d’un conte persan. Entretien avec la Franco-Iranienne Marjane Satrapi et le Rochelais Vincent Paronnaud.

RFI : C’est un vrai poulet aux prunes ? C’est un vrai film ?

Marjane Satrapi : Tout à fait.

RFI : Contrairement à Persepolis ?
 
M.S. : Persepolis était aussi un vrai film. Il se trouvait qu’il était en dessins animés, mais en même temps c’est un vrai film. C’était juste dessiné. Cette fois c’est des vrais acteurs, en chair et en os et avec des cheveux.

RFI : Et quand même un peu de carton-pâte. Il y a de l’hybride dans ce film-là !

M.S. : Enfin, ce n’est pas vraiment du carton-pâte, c’est que le film est fait 100 % en studio, et puisque Vincent et moi, nous adorons l’esthétique des années 1950, tous ces films qui nous ont fait rêver, et que l’histoire, ça s’est passé dans les années 1950, on avait envie de reproduire ces décors du cinéma qui nous ont fait rêver. Donc, voilà. C’est fait à 100 % en studio, avec deux minutes d’animation dedans.
 
RFI : « Il y avait quelqu’un, il y avait personne ». Le film commence comme cela. C’est le début de quoi ?
 
M.S. : Vous savez, les contes persans, ils commencent comme ça. C’est l’équivalent de « Il était une fois… ». « Il y avait quelqu’un, il y avait personne », c’est cette notion de ne pas savoir. Est-ce que cette histoire est vraie ? Si elle ne l’est pas, si cette personne était réellement là, si elle n’était pas, si il y avait quelqu’un pour témoigner que cette chose est arrivée ou pas… C’est un conte. On ne sait pas quelle est la part de la réalité et quelle est la part de magie. C’est pour cela que l’histoire commence comme ça.

RFI : Mais c’est beaucoup plus existentiel que « Il était une fois » ! C’est beaucoup plus philosophique, parce que c’est un peu « un jour tu vis, un jour tu meurs » aussi !

M.S. : Oui.
 
RFI : Et en même temps, une histoire vraie, parce que vous l’avez connu, ce personnage Irâne ?
 
M. S. : Non. Pas du tout.Irâne est inventée de toutes pièces.
 
RFI : Ce n’est pas votre oncle ?
 
M.S. : Non, c’est le grand oncle, qui est le frère de mon grand-père qui est dans Persepolis le communiste révolutionnaire. Enfin, je ne l’ai pas connu, puisqu’il est mort en 1958, et que moi, je suis née douze années après. Donc je ne l’ai pas rencontré. De lui, tout ce que je sais, c’est juste une photo où il avait l’air très romantique, romanesque et fantasque et à la fois tellement intense, tellement beau… Et j’ai su que c’était un grand musicien et qu’il était mort de tristesse. Mais ça s’arrête là.

L’amoureuse s’appelle Irâne, mais nous, le pays on le prononce de la même façon. C’est l’équivalent de s’appeler France en France. Donc il y avait une allégorie entre cette amoureuse perdue et le pays perdu. C’est dans le contexte des années 1950, avecnotamment le coup d’Etat américain. Mais voilà, après vous brodez autour. Après, évidemment, tout n’est pas vrai.
 
RFI : Mais c’est quand même une histoire en partie vraie. Mais la photo a suffi à être un déclencheur pour cet album, puisque ça a été un album et maintenant ce film ?
 
M.S. : Bien sûr. Et puis certainement qu’à l’époque où j’ai écrit cette histoire, j’ai traversé une crise existentielle moi-même. Donc voilà. Cela tombait bien, on va dire.
 
RFI : Nasser Ali, ce musicien violoniste, meurt dans le film. C’est le tout début du film, il se couche pour mourir. Il y a au moins deux raisons.

M.S. : Il y en a plusieurs. Dans un premier temps on pense qu’en fait c’est son violon qui est cassé, après on pense : « Ah, mais qui a cassé son violon ? », après on pense que c’est un violon qui est très important parce que c’est son maître qui le lui a offert. Et puis finalement, on se rend compte que c’est une histoire d’amour malheureux. Et voilà. Donc, c’est vrai que le fond de ce qu’on raconte, c’est un vrai mélo, une crise existentielle, c’est aussi un homme qui est honnête avec lui et qui décide réellement de mourir, parce qu’il ne peutpas survivre à sonchagrin d’amour. Et par-dessus, nous nous sommes beaucoup amusés. Il y a quelque chose de réaliste – même, à cet amusement – puisqu’un homme qui s’allonge pour mourir et qui se remémore sa vie… Evidemment, vous vous ne remémorez pas de votre existence de façon linéaire,et surtout le cadrage de vos différents souvenirs et la lumière de ceux-ci, ne sont pas pareils.
 
RFI : Donc c’est tout cela, ce film ? Ce sont tous ces souvenirs, toutes ces sensations, tous ces allers-retours dans le temps et dans la vie de cet homme ?

Vincent Paronnaud : Absolument. Et il y a un côté ludique, dans ce conte. Enfin, l’histoire est assez triste. Mais après là-dessus, nous, on pense qu’il n’y a rien de plus chiant qu’un mec dépressif, puisqu’on l’est un peu nous-mêmes, ou crépusculaire on va dire. Au quotidien, on aime bien rigoler là-dessus. On a essayé d’injecter cela dans le film. Il y a des passages carrément grotesques ou burlesques. Tandis que cet homme est en train de mourir durant huit jours. Ou il rencontre l’ange de la mort. Il y a des discussions étranges de ce style.
 
RFI : Pourquoi ce titre : Poulet aux prunes ?
 
M.S. : Poulet aux prunes, cela a l’air dérisoire et anecdotique dans le film, mais en fait ce ne l’est pas. Dans ce film, il y a à chaque fois le personnage principal qui a le choix de ne pas mourir. Il y a sa fille qui vient le rencontrer, qui lui parle de l’école… Donc il y a un espoir, après il y a son frère qui vient le voir pour l’emmener au cinéma pour voir Sophia Loren, après il y a sa femme qui lui prépare le repas. C’est un moment où il est encore possible qu’il décide que ce soit autrement. Sauf que lui, il a décidé de mourir. Après c’est aussi le seul lien qui est entre lui et la vraie vie, entre lui et sa femme. C’est ce qui les lie. C’est ce plat que lui prépare sa femme. C’est le dernier plaisir qu’il garde dans sa vie. C’est-à-dire que quand on a perdu tous les plaisirs, c’est à ce moment-là qu’on meurt.

RFI : Ce poulet aux prunes, c’est l’essence de la vie, pour lui ?
 
M.S. : Oui, c’est le carburant ! Sans manger ça ne marche pas.

Pascal Paradou, Radio France Internationale

http://www.rfi.fr/france/20111026-marjane-satrapi-poulet-prunes-est-le-dernier-plaisir

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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