Tunisie : pour le leader d’Ennadah, le français est une langue polluante

« J’ai comme une impression de déjà vu… » me disait hier, mi-figue, mi-raisin, mon confrère algérien Atmane Tazaghart croisé avenue Bourguiba. Et oui, l’islamisme, ça le connaît, comme tous les Algériens, il en a fait des livres, sa mémoire est tissée de souvenirs, une tapisserie de sang. L’euphorie du multipartisme en 1989, la légalisation du Front islamique du Salut, et puis la déferlante FIS au premier tour des législatives de décembre 1991. Enfin, le coup d’arrêt du processus électoral , et puis la guerre civile. 200 000 morts.

«  Ecoute, ça n’a rien à voir » ai-je répété pour la énième fois, bien sagement,  en regardant autour de moi les terrasses de café bondées et les amoureux enlacés, lesquels ont peut-être voté Ennahda, qui sait ?

« Ah, mais tu verras, ils vont vite se révéler ! » a rigolé Atmane.

Mon portable a sonné et c’était Farid. Encore un Algérien de mes amis. Il a lâché une phrase, une seule,  elle crépitait comme une mitraillette ou comme un sanglot en direct d’Oran :

« En 1989, les Algériens ont cru qu’ils étaient différents des Iraniens de 1979 et aujourd’hui, les Tunisiens s’imaginent qu’ils sont différents des Algériens de 1989 ! »

«  Ecoute, ça n’a rien à…ai-je recommencé. Mais Farid avait déjà raccroché. Sans doute une émeute à couvrir sur un air de raï.

« Sage… » me suis-je redit, au fil des cafés qui s’empilaient de causerie fumeuse en analyses dépressives- tachycardie garantie- dans ce que les optimistes essaient d’imaginer comme le meilleur des mondes islamistes possibles, tempérament tunisien oblige, chicha et salade de seiche.

« On va y arriver, on ne va pas désespérer, les Tunisiens veulent essayer l’islamisme, bon, ils jugeront sur pièces et ils finiront par les virer…On va descendre sur le terrain, on va bâtir un vrai projet politique… » ressassaient mes doux compagnons et compagnes de la révolution pris au piège des ailes de la colombe. La colombe, c’est l’emblême d’Ennahda. L’islam mo-dé-ré. L’islamisme tendre, carrément sentimental. Ce sont des colombes, pas des faucons, compris ?

Je veux tout comprendre. Je suis là pour ça.

« Ecrivez que nous sommes des colombes, que nous garantirons les droits des femmes, que nous ne sommes pas contre les Européens, que nous avons besoin des touristes français », me répétait en mai dernier Adel, militant Ennahda dans la cité Enassr.

C’est alors que Rached Ghannouchi, le grand leader du parti victorieux, nous a cassé définitivement le moral. Probablement très remonté par la fête d’hier soir, devant le local du parti, à Montplaisir, avec ses filles enveloppées dans des voiles et des voiles colorés, devant la foule où on distingue une, deux, trois, têtes nues dans la foule (mais on nous prie de les noter), Rached Ghannouchi, aujourd’hui, s’est complètement lâché. Au micro de la radio Express FM, il a proféré cette phrase qui m’en rappelle un tas d’autres, ailleurs, hier et avant-hier, dans un passé vert pas vraiment rose :

« On est devenus franco-arabes en Tunisie ! C’est de la pollution linguistique ! Nous sommes Arabes et notre langue, c’est la langue arabe ! »

Et là, franchement, je n’ai pas besoin d’Atmane ou de Farid pour identifier une dérive islamo-tunisienne à l’algérienne ! C’est en Algérie que l’islamisme hard s’est distingué en voulant virer le français, la langue du colon. Il est vrai que l’aile islamo-conservatrice du FLN, les premiers intégristes de l’histoire algérienne, avait commencé le travail en décrétant l’arabisation de l’enseignement. Le FIS a repris le flambeau.

Aujourd’hui, Ghannouchi, dont on nous vend sur toutes les coutures le côté suave, s’est dépêché de reprendre les vieilles habitudes. La langue française, rien à faire, ça pollue. L’arabité, c’est sacré. Arabes, ils sont ! Oyez jolies berbères aux boucles rousses, Ecoutez, héritiers des phéniciens, promeneurs songeurs entre les ruines romaines, et vous, tous les Tunisiens qui avez tant mixé les cultures et applaudi les mélanges civilisationnels, qui avez accueilli sur vos listes électorales deux candidats juifs… Qui mettez tant d’espoir dans le retour des touristes français…

«  Pollution linguistique » : c’est venu du fond des tripes à la mode algéro-saoudienne, sauce wahhabite garantie.

Il va leur en falloir de la sérénité, aux Tunisiens. Ghannouchi leur mettra une contravention pour pollution quand ils nous diront bonjour ?

Martine Gozlan, Télégrammes d’Orient

http://www.marianne2.fr/martinegozlan/Tunisie-pour-le-leader-d-Ennadah-le-francais-est-une-langue-polluante_a18.html

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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