Goncourt : « La France n’est un plus gros mot »

Une fois par an, la place Gaillon à Paris se transforme en Fort Chabrol hérissé d’un nombre croissant de caméras ; et en son centre, le restaurant Drouant se métamorphose en domaine des murmures. Pas de tweet durant les délibérations (version post-moderne de l’expression désuète : « Nul n’a moufté »). Foin des rumeurs : le boulevard-à-ragots était peu inspiré cette année. Il est vrai qu’il n’y avait guère de suspens. Un site d’informations en lignedut même se rabattre sur les révélations d’Yves Berger et de Jacques Brenner (paix à leur âme) pour nourrir son article. Et pourquoi pas Léon Daudet tant qu’à faire !

A qualité égale, comment choisir ? De toutes façons, les jurés le savent d’expérience : « Le Milieu ne nous ratera pas, alors… » Ils ont déjà été bastonné ces derniers jours par la bande de Canal + pour avoir « osé » éjecter de leur liste Delphine de Vigan et Emmanuel Carrère ; mais les auraient-ils conservés, voire couronnés, qu’on leur aurait reproché dans le premier cas de voler au secours du succès et dans le second de consacrer un roman qui n’en est pas un. Alors, Lénine, que faire ? On entend la clameur des mauvaises langues : L’éditeur ! L’éditeur ! Certes. Ils ne sont que huit à voter (Jorge Semprun, récemment disparu, n’a pas encore été remplacé et Françoise Mallet-Joris a demandé l’honorariat) ; mais il est assez piquant que la rumeur en fasse un jury aux ordres de Gallimard pour la célébration de son centenaire alors que seulement deux de ses membres sont publiés sous la couverture de la NRF (Tahar Ben Jelloun et Régis Debray). Mais encore ? L’orgueil des Goncourt les autorisait à éventuellement couronner un roman déjà primé ; le cas d’école s’est déjà présenté et cette fois encore avec Sorj Chalandon, lauré il y a peu par l’Académie française. « Pourquoi concentrer l’effet sur un seul au lieu de le dédoubler ? Ce serait un sale coup pour les libraires qui n’ont vraiment pas besoin de cela » font-ils valoir. Pour être des jurés du plus prestigieux des prix, ils n’en sont pas moins des êtres humains dotés d’une sensibilité ; on ne sera donc pas étonné d’apprendre que Du domaine des Murmures, le roman de Carole Martinez, avait mis aux anges le catholique en Didier Decoin tandis que L’Art français de la guerre, celui de Jenni, comblait l’intellectuel engagé en Régis Debray. Celui-ci,  le « bleu » du groupe car il siégeait pour la première fois, s’est livré à une brillante plaidoirie devant ses commensaux : « Grâce à ce livre dérangeant, la France n’est plus un gros mot… »

Que choisir donc ? D’un côté, une ample fresque historique à forte résonnance politique, aux valeurs (honneur, héroïsme, loyauté) desquelles les hommes s’identifieront davantage ; de l’autre un récit intimiste et mystique, dont les tourments séduisent prioritairement les femmes, plus sensibles à une parabole sur la maternité. De là à dire que l’un est de gauche et l’autre de droite ! On entend de ces choses dans ce restaurant… Au bas du reclusoir du salon privé situé au 1er étage, on attendait qu’Esclarmonde vienne éclairer la foule d’une parole de sagesse : « Souviens-toi que tu es poussière ! » Un grand calme accueillit l’annonce faite à Jenni et sa montée des marches, ce qui contrastait avec l’émeute sanglante et suffocante provoquée par l’entrée de Michel Houellebecq l’an dernier. Il était temps pour la horde médiatique de se retirer et de laisser la lauréat aux agapes de ses hôtes : homard en mousse, foie gras d’oie, dos de bar cuit à la vapeur, soufflé glacé au grand Marnier (pour dire les choses au plus simple) arrosés d’un nombre impressionnant de liquides fleurant bon les noms de la petite Jumalie, de Puligny-Montrachet et du moulin de la Lagune, entre autres. De quoi prendre des forces avant d’entamer un tour de France des librairies. Les élèves du lycée Saint-Marc à Lyon ne sont pas près de revoir leur professeur de biologie qui se présente volontiers comme “un écrivain du dimanche”. Gageons que dès ce soir dans les bouchons, on commentera l’efficacité du lobby lyonnais de l’Académie Goncourt, Patrick Rambaud (« un gang ! » corrige-t-il) et Bernard Pivot, ce dernier ayant voté pour Carole Martinez… en précisant qu’il se rallierait ensuite aux partisans de Jenni.

Le 23 novembre prochain, Drouant sera le théâtre du prix 30 millions d’amis considéré comme le Goncourt de nos amies les bêtes. Cette année, Michel Houellebecq et Jean-Loup Dabadie seront du jury. Ainsi va la vie des livres en doulce France. Les touristes japonais égarés ce mercredi place Gaillon à la recherche de l’Opéra-comique ont pu y observer in vivo cette exception culturelle que le monde entier nous envie : l’art français de la guerre littéraire.

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/11/03/goncourt-la-france-nest-un-plus-gros-mot/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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