Jean Paulhan est-il un mythe ?

Dès son intitulé même Paulhan et son contraire (290 pages, 21 euros, Gallimard), le livre que Patrick Kéchichian consacre à Jean Paulhan (1884-1968) semble avoir été conçu pour être le porte-drapeau de la collection de J.B. Pontalis « L’un et l’autre ». Car tout y est double et retournement, dans sa vie comme dans son œuvre –et c’est la grande qualité de cette exploration empathique de nous le mettre en lumière à chaque page. Le maitre n’a pas changé la vie du disciple ; mais, en lui enseignant que tout (les gens, les choses, les idées, les principes, les valeurs, les opinions) dit aussi autre chose que ce qu’il dit, il a été son professeur de doute. Ce qui est beaucoup. Qu’on n’attende donc pas de Kéchichian une analyse pointue de l’œuvre de Paulhan page à page, mais plutôt un portrait en vérité. Paulhan, le patron ? A sa manière, mais patron de quoi au juste ? Peut-être de l’influence littéraire, laquelle passe par la critique, l’édition et la vie littéraires, toutes choses confondues en sa personne toute d’ironie vis à vis du monde. Voilà un homme qui a écrit des essais pénétrants sur le langage, la littérature, la critique, la terreur dans les Lettres, ainsi que des dizaines de milliers de lettres, et dont l’œuvre demeure essentiellement une aventure collective : une revue, mais qu’elle ! Rien moins que la Nouvelle Revue Française dont il fut l’inspiré rédacteur en chef de 1925 jusqu’au mitan des années 60. Sa grande affaire. Un lieu de pouvoir sans contestation possible mais aussi, comme le souligne à raison Patrick Kéchichian, un laboratoire des idées de demain et un poste d’observation sans pareil. La vraie maison d’une vigie. On l’a si souvent dit éminence grise de la République des lettres, messager de Gallimard, qu’on en vient à se demander s’il n’a pas lui-même inventé son propre poncif, ni fabriqué sa propre légende. Pour un peu, on lui retournerait la question par laquelle il intitula son texte sur son grand ami du comité de lecture : « Bernard Groethuysen est-il un mythe ? »

Kéchichian assure que jamais Paulhan, personnage insaisissable s’il en fut, ne fut pervers vis à vis des lecteurs, et on le croit volontiers ; dommage qu’il n’ouvre pas davantage le compas en évoquant la perversité du même, bien réelle celle-là, vis à vis de certains auteurs, ennemis ou amis ; il fallait entendre Etiemble en parler, lui qui avait été longtemps à ses côtés… Alors, va pour « la bonté » de Paulhan, mais à géométrie variable. Elle ne se reflète nulle part mieux que dans son écriture, ou plus précisément, sa graphie ; l’auteur a raison d’insister car sa rondeur, si pleine et si franche, est plus éloquente que bien des discours ; une lettre de la main de Paulhan est d’une netteté et d’une lisibilité qu’on ne retrouve guère que chez Antoine Blondin ; à croire qu’ils écrivaient à la plume Sergent-Major, en s’appliquant, un buvard sous le coude ; Paul Morand, qui en fut également frappé, l’a bien décrite : « droiture de la ligne, largeur des marges, bouclé des lettres, équilibre des blancs, et des noirs ». Une sorte de portrait émerge effectivement de cette visite, tout en finesse et nuances, la meilleure approche non pour le cerner (s’il gagne à être connu, il y a gagne en mystère) mais pour le décrypter par petites touches. De ce portrait en mosaïque, nourri des regards que les autres ont porté sur lui, on retient la modestie inquiétante (faut-il entendre « suspecte » ?) d’un homme qui ne se laissait embarrasser d’aucune contradiction, une voix suave (à écouter ici dans un entretien avec Pierre Dumayet sur Fautrier l’enragé et l’art informel), un rire à ricochet, l’air perpétuellement étonné, le goût du secret, de la clandestinité et de l’incognito, le paradoxe à fleur de peau (« J’ai mis cinquante à me faire un nom. Un nom obscur »). Le genre d’homme qui, dans sa quête de Dieu, s’interroge tellement sur les mécanismes de sa quête qu’il en oublierait de s’interroger sur Dieu. Tirant la querelle des Anciens et des Modernes jusqu’à ses propres contemporains, il en fit un combat entre rhétoriciens de droite et terroristes de gauche. Il avait fini par accorder un tel prix au doute permanent érigé en valeur absolue, qu’il en devenait un mystique du scepticisme.

S’appuyant sur des citations tirée de sa correspondance prolifique, mais sans s’alourdir de références, l’auteur a voulu se diriger vers lui à la manière de son héros : « singulièrement assuré et pourtant distrait », le meilleur moyen de creuser dans les différentes strates de cette œuvre concrète et onirique. La promenade vaut autant par la réflexion sur la guerre, le patriotisme, la gloire, la collaboration avec l’ennemi qui occupe votre pays vue comme « une servitude volontaire », le résistantialisme si éloigné de ce qu’il appelle « la France secrète » sans que l’on sache exactement ce qu’il désigne par là, l’amitié (Jouhandeau, Arland, Bousquet) qui n’exclut pas le discernement et autres choses de la vie de nature à meubler l’itinéraire d’un Français en son siècle. Patrick Kéchichian, qui place la parole de son héros en-deçà de tout magistère, aime bien ce mot de Cingria : « Etonnez-vous de ce soleil avant d’en réclamer un autre ». Il y a effectivement là de quoi gouverner une vie. Un petit regret tout de même, mince réserve en regard de toutes les louanges méritées par ce discret exercice d’admiration, aussi mesuré que l’était le modèle : que Patrick Kéchichian, comme d’autres biographes avant lui (André Pieyre de Mandiargues, Pierre Daix avec Fernand Braudel…) ait cru bon nommer son personnage par ses initiales pour n’avoir pas à répéter son nom plusieurs fois par page ; mais ces « J.P. » s’enfoncent à chaque fois comme des clous dans la peau du lecteur tant ils désincarnent le personnage auquel il s’emploie justement à donner de la chair. Jean Paulhan a mal fini. Dans la peau d’un traitre, selon Gaston Gallimard, qui ne lui pardonnait pas d’avoir brigué et finalement occupé un fauteuil à l’Académie française, lieu qui, aux yeux de l’éditeur, symbolisait tout ce contre quoi la NRF de l’époque héroïque s’était battue ; cela se passait en 1964 et Paulhan ravit au duc de Castries l’honneur de succéder à Pierre Benoit (ceci précisé pour donner la mesure de l’enjeu…). Mais l’éditeur, qui vouait tout autant la Légion d’honneur aux gémonies, aurait dû s’apercevoir que Paulhan avait été fait chevalier dès 1927, ce qui annonçait la suite. De ce profond différend entre les deux hommes, qui se mua en divorce d’amitié, il émergea ce cruel paradoxe : les Œuvres complètes de Jean Paulhan parurent chez Tchou alors qu’elles avaient leur place naturelle sous la couverture blanche. Paulhan eut beau dire qu’il n’était pas fait pour les honneurs ni pour la gloire, son discours sonna comme un reniement et Gaston interdit aux engallimardés de s’y rendre. Peu après, Paulhan conviendra dans une lettre : « L’Académie, c’est un peu baroque. Ce n’est ni ennuyeux, ni antipathique. On est serrés les uns contre les autres, comme dans une catastrophe : bien forcés de s’estimer ». Passons l’habit vert, l’épée et le bicorne par pertes et profits du pêché d’orgueil et n’en parlons plus. Un détail compense cet épisode : jamais Paulhan, qui signait également Jean Guérin, ne permit que parut la moindre note sur l’un de ses livres dans les colonnes de sa revue (la moindre des choses dira-t-on mais cela valait d’être rappelé en un temps où  rares sont les gazettiers qui s’embarrassent de cette déontologie a minima). Ce qu’on appelle « l’esprit Nrf » doit autant à Jacques Rivière pour la morale et les fondamentaux, qu’à Jean Paulhan pour leur mise en application dans la durée. Il n’est peut-être pas de meilleur définition de leur fonction que la manière dont le second a un jour défini la ligne d’un comité de lecture idéal de la revue, dans une lettre à l’un des autres protestants de la maison avec Gide et lui, Jean Schlumberger : « un tao qui inspire sans se montrer, qui ordonne sans intervenir ».

A la fin d’un long développement dans Les Fleurs de Tarbes (1941), il tranche : « Mettons que je n’ai rien dit ». Admettons, mais ce qui est écrit est écrit et on n’est pas près de l’oublier. Car Jean Paulhan a joui d’un statut unique ; par son exigence intellectuelle sur la durée, sa fidélité à un absolu de la littérature, son engagement pendant la guerre puis au moment de l’épuration, il a incarné dans la république des lettres françaises ce qui lui fait cruellement défaut aujourd’hui : une conscience critique.

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/11/09/jean-paulhan-est-il-un-mythe/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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