La deuxième indépendance de l’Afrique

Et si la crise de la dette en Europe, continent au bord d’une grande dépression, était finalement une bonne nouvelle pour l’Afrique? Un demi-siècle après les indépendances politiques, le continent africain tient une bonne opportunité pour réorienter ses échanges commerciaux vers les nouvelles puissances émergentes du Sud, Chine et Inde mais aussi pays du Golfe et  Brésil.

Mais avant de rêver à une deuxième indépendance, l’Afrique doit dans l’immédiat amortir le choc venu d’outre Méditerranée. Si l’Europe est toujours un nain au niveau politique mondial, les 27 pays de l’Union européenne n’en restent pas moins la principale zone commerciale au monde, avec la plus forte concentration de personnes ayant un fort pouvoir d’achat.

Autre vérité bonne à rappeler : avec quelque 500 millions d’habitants, l’Europe est plus peuplée que les Etats-Unis. Si elle sombre dans la récession, les dommages collatéraux se feront sentir au niveau mondial et en premier lieu en Chine, dont l’économie tournée vers les exportations à destination des marchés occidentaux pourrait voir sa croissance à deux chiffres fortement ralentie.

L’Union européenne, considérée comme une entité, reste le premier partenaire commercial de l’Afrique, son grand voisin du Sud, qui aujourd’hui compte un milliard d’habitants et demain (en 2050) deux milliards. Au niveau des pays, pris individuellement, la Chine s’est toutefois récemment hissée comme le premier partenaire du continent.

     Solidarité européenne

L’Union européenne (Etats membres + Commission de Bruxelles) représente à elle seule plus de la moitié (56%) de l’aide au développement au niveau mondial.  La Commission donne chaque année 11 milliards d’euros et ses pays membres, pris collectivement, quelque 40 milliards.

C’est donc une manne de plus de 50 milliards qui sort des coffres européens pour être distribuée dans les pays du Sud, et en premier lieu en Afrique. Comme à son habitude, l’Europe communique très mal, surtout quand elle fait des actions positives. Et peu d’Africains savent combien les Européens sont généreux à leurs égards.

Mais cette solidarité exemplaire Nord/Sud va-t-elle résister à la pire crise que pourrait connaître l’Europe depuis les années 30 ? La question reste ouverte. D’ores-et-déjà Bruxelles veut réorienter son aide vers les pays les plus pauvres. C’est louable. Mais les pays à revenu intermédiaire, ceux qui tirent la croissance au niveau régional,  seront les grands perdants. Est-ce vraiment un bon calcul?

Une éventuelle récession en Europe aura un impact important sur le transfert financier des émigrés vers leurs pays d’origine. Pour les pays du Sahel, très fragiles économiquement, le choc risque d’être rude. Ils ont déjà « perdu » l’argent de leurs migrants installés en Libye et doivent faire face à leurs retours.

Moins de transferts des migrants

La mauvaise santé économique de la France, où la croissance devrait en 2011 tourner, au mieux, autour de  1%, est une mauvaise nouvelle pour le Maghreb et  plusieurs pays ouest-africains, notamment le Sénégal et le Mali. La majorité des migrants subsahariens installés dans l’hexagone viennent de ces deux derniers pays.

Les combattants islamistes d’Al-Qaïda au Magheb islamique (Aqmi), qui multiplient les enlèvement d’Occidentaux dans le Sahel, ont durement frappé le secteur touristique au Mali et en Mauritanie. La crise économique devrait, quant à elle, réduire significativement le nombre de touristes français au Sénégal.

Tourisme en berne

Le tourisme est un des principaux pourvoyeurs de devises pour le Sénégal et les Français représentent les 2/3 des touristes venant au pays de la Teranga, notamment dans la station balnéaire de Saly, la plus importante de l’Afrique de l’Ouest francophone. Une mauvaise nouvelle de plus pour le président Abdoulaye Wade, candidat à sa succession en février 2012.

Au Sénégal, l’argent des migrants est peu investi dans les secteurs productifs de l’économie. Il sert principalement à l’achat de biens de consommation et à la construction de maisons. Des villes comme Louga (nord) sont littéralement  sous perfusion de l’argent des émigrés. Les prochains mois ne vont pas être faciles.

Basculement vers l’Asie

Mais les liens économiques entre l’Europe et ses anciennes colonies africaines seront, dans les années à venir, de moins en moins importants. La « deuxième indépendance » de l’Afrique est inéluctable et la crise actuelle pourrait encore précipiter le mouvement, le grand basculement vers l’Asie.

Sortir de ce tête-à-tête, de ce huis-clos parfois pesant,  entre anciens colons et ex-colonisés ne peut être que profitable aux deux parties. Et marquerait la fin des barons de la Françafrique et de leurs valises d’argent sale quittant des pays où la moitié de la population survit avec un euro par jour.

Selon la Banque africaine de développement (BAD), plus de la moitié des exportations africaines vont actuellement vers l’Europe et les Etats-Unis. En 2060, ce chiffre tomberait à 27%. La Chine recevrait dans 50 ans à elle seule 26% des exportations africaines, soit autant que l’Europe et les USA réunis, contre seulement 5% actuellement.

Aujourd’hui, l’Europe absorbe par exemple 2/3 des exportations de l’Algérie, constituées à 98% par le gaz et le pétrole. Qu’en sera-t-il demain?

En 2010, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont dépassé les 120 milliards de dollars, contre moins de 10 milliards en 2000.

Pékin achète déjà un tiers de son pétrole en Afrique et fournit davantage de prêts aux pays du continent que la Banque mondiale, sans imposer de conditions de bonne gouvernance ou de respect de droits de l’Homme.

Mais le poids grandissant de Pékin sur le continent a ses contreparties. Les autorités de Pretoria ont ainsi refusé un visa au dalaï lama, le chef spirituel des Tibétains, pour ne pas déplaire au puissant partenaire chinois, très sourcilleux sur cette question.

Pour de nombreux défenseurs des droits de l’Homme, le gouvernement de Jacob Zuma, oubliant les idéaux de liberté et de lutte de l’Afrique du Sud post-apartheid légués par Nelson Mandela et Desmond Tutu, s’est littéralement humilié, en pliant devant les exigences de la Chine.

Le réalisme économique a un gout amer pour le pays le plus riche d’Afrique, qui a l’ambition de représenter le continent avec un siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU.

La crise économique actuelle pourrait refermer la séquence européenne en Afrique. Mais le continent ne doit pas tomber dans une nouvelle relation de dépendance, économique mais aussi diplomatique, envers ses nouveaux partenaires, notamment la toute puissante Chine.

Adrien Hart, Slate Afrique

http://www.slateafrique.com/60225/crise-europeenne-2eme-independance-de-l%E2%80%99afrique

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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