Israël-Palestine: la guerre des mots

Il y a quelques temps, une journaliste fraîchement débarquée en Israël m’a demandé si j’employais le mot «colonie» ou «implantation». J’ai répondu que j’utilisais généralement le terme «implantation». «Pourquoi?»,s’est interrogé ma collègue. Sa question m’a alors amenée à réfléchir sur la terminologie du conflit israélo-palestinien.

Lorsqu’il s’agit du Proche-Orient, il faut parfois tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Doit-on avoir peur des mots? Doit-on redouter un déluge de critiques par l’emploi de tel ou tel vocabulaire? Rendre compte de l’actualité israélo-palestinienne relève d’une rigueur sémantique, afin d’éviter les imprécisions, les erreurs, les prises de position qui soulèvent alors la colère de tel ou tel camp.

Celui qui tient à une certaine neutralité doit s’interroger sur le sens des mots choisis, mais aussi sur la terminologie entérinée par la presse française et la communauté internationale.

Si Israël a gagné les conflits armés, la bataille des mots est pour l’Etat hébreu une lutte acharnée et perpétuelle. Le vocabulaire utilisé influence la perception du conflit, véhicule des idées (parfois erronées) et transmettent une représentation de la réalité. Par exemple, les termes de «Cisjordanie occupée» impliquent que la présence israélienne est illégale. A l’inverse, parler de «Judée Samarie» sous-entend le lien historique de cette terre avec le peuple juif.

Alors, doit-on parler de colonie ou d’implantation? Dire terroriste ou activiste? Territoire occupé ou territoire disputé? Cisjordanie/Judée Samarie? Barrière de sécurité ou mur de l’Apartheid? Esplanade des Mosquées ou Mont du Temple? Indépendance d’Israël ou Nakba? Pour se faire une idée du sens de chaque terme, passons en revue l’essentiel des mots que se disputent les deux parties.

Colonie/Implantation

Les colonies ou implantations israéliennes sont des communautés de peuplement, établies sur les territoires conquis à la suite de la guerre des Six Jours, en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem-Est. Près de 350.000 habitants juifs vivent dans plus de 130 implantations de Cisjordanie et 180.000 dans une douzaine de quartiers de Jérusalem Est.

Ces communautés de peuplement sont appelées «Israel settlement» ou «Jewish settlement» par les médias anglophones, ce qui sous-entend une connotation neutre. Le mot «settlement» se traduit en français par «colonie» ou encore «implantation». Les ouvrages spécialisés, les textes de l’ONU et la presse française utilisent généralement le mot «colonie».

Mais les Israéliens dénoncent l’emploi de ce terme qui selon eux a un sens péjoratif et fait référence dans la mémoire collective à la colonisation européenne (notamment à la présence française en Algérie), dont l’image était très négative. Les Israéliens utilisent les mots «implantation» ou encore «avant-poste». Ils défendent une présence juive dans la région qui n’a pas cessé depuis plus de 3.000 ans.

Si aux yeux de la communauté internationale les colonies sont illégales, l’État hébreu déclare, quant à lui, qu’aucun traité de paix n’a établi de statut juridique sur ces territoires, que la présence de communautés juives à Hébron est multiséculaire ou que leur création à Jérusalem ou en Samarie est attestée depuis le mandat britannique sur la Palestine.

Le terme de «colons» pour désigner les habitants juifs des implantations est systématiquement fustigé par la droite israélienne.

Terroriste/Activiste, militant, résistant

Le 19 octobre dernier, lorsque le soldat franco-israélien Gilad Shalit a été libéré contre plus de 1.000 prisonniers palestiniens, les Palestiniens ont fêté la libération de «résistants». Du point de vue israélien, Gilad Shalit était échangé contre des «terroristes», auteurs d’attaques contre l’Etat hébreu.

Un terroriste est aux yeux de l’ennemi un résistant. Prenons l’exemple des membres du Hamas, considéré comme une organisation terroriste par les Etats-Unis et l’Union européenne. Pour la presse internationale, il s’agit de «militant» ou «activiste du Hamas». Les médias palestiniens les qualifient de «résistant» (ou «martyr») tandis que pour la presse israélienne, ils sont des «terroristes».

Le gouvernement israélien condamne régulièrement la presse internationale qui emploie frileusement le mot «terroriste».

«Nous avons encore parfois des débats sur ce terme, avoue Marius Schattner, de l’Agence France Presse. Qui peut-on qualifier de terroriste ou pas?»

Territoire occupé/Territoire disputé

L’expression «territoire occupé» renvoie aux territoires conquis par Israël lors de la guerre des Six Jours. Cette terminologie est largement utilisée par la communauté internationale et les médias français. Pour les Israéliens, la Cisjordanie est un «territoire disputé» ou «territoire contesté».

Après la guerre des Six Jours, la résolution 242 est votée au Conseil de sécurité des Nations unies. De cette résolution, naît deux interprétations divergentes. Les discussions portent sur la formulation à donner au retrait israélien des territoires conquis. La version française fait état d’un retrait des «territoires occupés», ce qui sous entend de la totalité des territoires conquis en 1967.

En anglais, le texte officiel parle d’une évacuation «from occupied territories» («de territoires occupés»), soit un retrait d’une partie des territoires seulement. Pour Israël, seule la traduction anglaise est la bonne. Alors que pour les Arabes, la formule française est la seule valable (1).

Cette formulation délibérée est le résultat de plusieurs mois de négociations diplomatiques. George Brown, qui était ministre des Affaires Etrangères britannique en 1967, déclara, trois ans plus tard, que le sens de la résolution 242 était qu’«Israël ne se retirerait pas de tous les territoires».

Comme le déclarait Madeleine Albright, ambassadeur américain auprès des Nations unies en 1994, «nous ne sommes tout simplement pas d’accord avec le fait de décrire les territoires occupés par Israël lors de la Guerre des Six Jours comme des territoires palestiniens occupés» (2). La résolution 58/292 du 14 mai 2004 de l’Assemblée générale des Nations unies utilise l’expression «territoire palestinien occupé, incluant Jérusalem-Est» [PDF]. L’emploi du singulier est d’importance car il reconnaît l’intégrité territoriale palestinienne, contrairement à l’appellation fréquemment utilisée de «territoires palestiniens».

Lorsque la Transjordanie a annexé la Judée et la Samarie en 1948, aucun Etat, hormis la Grande-Bretagne et le Pakistan, n’a reconnu cette annexion. Les Israéliens rappellent qu’aucune souveraineté antérieure à 1967 n’a jamais été officiellement reconnue sur ces territoires.

Les États arabes qui occupaient la région avait insisté en 1949 pour que la ligne d’armistice ne constitue «pas une frontière reconnue internationalement mais seulement une ligne séparant deux armées». C’est ce que tentent d’expliquer deux vidéos israéliennes postées sur Internet: l’une émane de l’organisation des localités juives de Judée Samarie, Yesha Council:

L’autre provient du vice-ministre israélien des Affaires étrangères, Danny Ayalon:

Doit-on avoir un Etat pour être «occupé»? Emmanuel Navon, professeur de sciences politiques à l’Université de Tel Aviv, explique:

«Au sens juridique du terme, l’expression “Cisjordanie occupée” est inexacte. Un territoire est occupé lorsqu’une partie ou l’ensemble d’un Etat souverain est conquis. Ce qui veut dire que cela ne s’applique pas à la rive occidentale du Jourdain, puisqu’avant 1967, elle ne faisait pas partie d’un Etat souverain. Il y a eu un vide juridique entre 1948 et 1967.»

Ce à quoi certains répondent:

«Mais qui dit qu’il faut avoir un Etat pour être occupé?»

Après la guerre des Six Jours, Israël occupe militairement la Cisjordanie. Au regard des principes du droit international, l’utilisation de la guerre pour s’emparer de territoires fut condamnée par les résolutions 242 en 1967 et 338 en 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies. En 2004, un avis de la Cour internationale de Justice des Nations unies rappelle la convention de La Haye de 1907:

«Un territoire est considéré comme occupé lorsqu’il se trouve placé de fait sous l’autorité de l’armée ennemie.»

Israël est l’un des rares pays considérés comme force occupante dans le monde. Dans de nombreux autres conflits territoriaux, les diplomates évoquent plutôt des «territoires disputés». Il n’a jamais été question d’occupation au Cachemire, revendiqué par l’Inde et la Pakistan. On ne parle pas non plus d’occupation pour la région du Haut-Karabagh, revendiquée par l’Azerbaïdjan et l’Arménie, ni pour la présence turque dans le nord de l’île de Chypre, depuis 1974.

Cisjordanie/Judée Samarie

La région est délimitée à l’est par le Jourdain et la Mer Morte; au nord, au sud et à l’ouest par la ligne verte de 1949. Elle couvre une surface de 5.860 km2 et compte en 2010 une population totale estimée à 2.514.845 personnes dont 350.000 Israéliens.

La région englobe Jérusalem-Est, les villes de Bethléem, Hébron, Jéricho, Naplouse, Jénine, des implantations israéliennes, telles qu’Ariel, Maale Adumim, ainsi que de nombreux lieux saints des trois religions monothéistes.

En novembre 1947, lors du plan de partage de la Palestine mandataire votée par les Nations unies, la Judée-Samarie est initialement attribuée à un futur Etat arabe. A la fin de la première guerre israélo-arabe, la région est annexée par la Transjordanie. En 1950, la Transjordanie prend le nom de Royaume Hachémite de Jordanie pour entériner cette annexion.

A la fin de la guerre des Six Jours en 1967, les Jordaniens perdent la Judée-Samarie qui passe sous le contrôle de l’Etat d’Israël (qui ne l’a toutefois pas annexée pour des raisons démographiques).

Judée et Samarie font référence aux territoires des deux royaumes bibliques, la Judée (capitale: Jérusalem) et Israël (capitale: Samarie). Elles sont des termes utilisés depuis l’Antiquité, pour désigner différentes parties de ces territoires de la rive occidentale du Jourdain. Ces termes ont été utilisés dans la résolution 181 des Nations unies pour désigner précisément certains des territoires dans le partage de la Palestine en 1948.

Le terme Judée-Samarie était communément utilisée par les médias et les instances internationales jusqu’à l’annexion de la région par la Transjordanie. Depuis 1949, la Judée et la Samarie ont été rebaptisées Cisjordanie par la communauté internationale. Étymologiquement, «Cisjordanie» désigne la région «du même côté», la rive ouest du Jourdain, par opposition à «l’autre côté», la rive est du fleuve, la Jordanie. La Cisjordanie est donc un terme récent pour désigner les territoires à l’ouest du Jourdain.

En Israël, le gouvernement et la population utilisent la dénomination de «Judée-Samarie», qui affirme le lien historique entre l’identité juive et ce territoire. Les anglophones utilisent l’expression «West Bank» —littéralement «rive ouest»— appellation également géographique et plus neutre vis-à-vis de l’autre rive du Jourdain.

Barrière de sécurité/Mur d’apartheid

La barrière de sécurité est un mur construit depuis 2002 en Cisjordanie, pour délimiter Israël des territoires palestiniens. Sa construction a été décidée pendant la deuxième intifada, à la suite de la vague d’attentats-suicides qui frappaient le cœur d’Israël. L’objectif déclaré de ce mur est de protéger la population israélienne, en empêchant physiquement toute intrusion en provenance des territoires palestiniens. Les partisans de la construction du mur parlent de «barrière», de «clôture de sécurité», ou de «barrière anti-terroriste».

Les opposants à cette barrière la surnomment «mur de la honte», voire «mur de l’apartheid», en référence au régime de ségrégation en vigueur en Afrique du Sud jusqu’en 1991. Les médias de l’Autorité palestinienne se réfèrent à cette barrière en langue arabe par la définition politique de «mur de séparation raciale» (jidar al-fasl al-‘unsuri).

Les médias français utilisent généralement le terme de «barrière de sécurité» ou «mur de séparation».

L’existence de cette barrière est contestée par la communauté internationale. En 2004, un avis de la Cour internationale de Justice la déclare «illégale». Son tracé soulève de nombreuses polémiques. Long de 730 km, la barrière suit la ligne verte, mais pénètre profondément à l’intérieur de la Cisjordanie pour intégrer des colonies juives.

Le mur complique le quotidien des Palestiniens, entraînant des difficultés de déplacement, l’enclavement de certains villages palestiniens et la réquisition de terres palestiniennes.

De son coté, le ministère israélien des Affaires étrangères affirme que la construction de la barrière de séparation a permis de sauver un grand nombre de vies et de réduire le nombre d’attentats-suicides en territoire israélien. En 2002, les bombes vivantes ont tuées 194 personnes, 104 en 2003 et 13 en 2005.

Esplanade des Mosquées/Mont du Temple

Situé dans la vieille ville de Jérusalem, l’Esplanade des Mosquées ou le Mont du Temple est l’endroit où selon la tradition juive et islamique, Abraham, père des trois religions monothéistes, est testé par Dieu qui lui demande de sacrifier son fils.

Pour le peuple juif, le Mont du Temple est le premier lieu saint du judaïsme, l’endroit le plus sacré. C’est là qu’il y a près de 3.000 ans, le roi Salomon construisit le premier Temple de Jérusalem qui fut détruit par les Babyloniens en l’an 586 avant l’ère chrétienne. 70 ans plus tard, les juifs, de retour d’exil, édifièrent le deuxième Temple qui fut rasé par les Romains en 70 après JC. L’unique vestige du Temple de Jérusalem aujourd’hui est le mur occidental, appelé Mur des lamentations, devant lequel des milliers de Juifs viennent se prosterner chaque jour.

Pour les musulmans, le Mont du Temple (en arabe Haram esh-Sharif) n’est autre que l’Esplanade des Mosquées. L’Esplanade des Mosquées, troisième lieu saint de l’islam, abrite depuis le VIIe siècle le Dôme du Rocher et la mosquée Al Aqsa.

Selon la tradition, c’est de là que Mahomet accompagné de l’ange Gabriel aurait effectué son voyage nocturne vers le paradis. La gestion de l’ensemble de l’Esplanade des Mosquées a été confiée au Waqf, fondation religieuse islamique.

Ce lieu saint attise les passions et la convoitise des fidèles, juifs et musulmans, car l’Esplanade des Mosquées est construite là où se trouvait le Temple de Jérusalem. Dans le passé, il a été l’objet de violentes émeutes entre Palestiniens et forces de l’ordre israéliennes. L’héritage de ce lieu est d’autant plus d’actualité que l’Unesco vient d’accepter la Palestine comme Etat membre à part entière. Les Israéliens redoutent que les Palestiniens proposent la candidature de l’Esplanade des Mosquées comme partie intégrante de leur patrimoine. Une initiative qui pourrait alors déclencher un conflit religieux.

Indépendance d’Israël/Nakba

Le 14 mai est le jour anniversaire de la déclaration d’indépendance de l’Etat d’Israël (proclamée le 14 Mai 1948), appelé Yom Haatsmaout. La date varie chaque année en fonction du calendrier hébraïque. Dans l’ensemble du pays, cette journée est célébrée par de nombreuses festivités, des cérémonies officielles, démonstrations militaires ou encore concerts en plein air. Il est de tradition d’organiser des pique-niques barbecue.

«Leur indépendance, c’est notre Nakba.» Chaque année, alors que les Israéliens célèbrent leur indépendance, les Palestiniens commémorent la «Nakba», la catastrophe en arabe, que représente pour eux la naissance de l’Etat d’Israël. La «Nakba» marque l’exode de la population arabe palestinienne (entre 700.000 et 900.000 Palestiniens; les Israéliens parlent officiellement de quelque 520.000 Arabes) des régions qui devinrent l’Etat Juif après la première guerre israélo-arabe de 1948. Tous les ans, la «Nakba» est marquée par des manifestations d’Arabes israéliens et des heurts entre l’armée israélienne et les Palestiniens.

Au Proche-Orient, la guerre des mots est menée avec autant d’acharnement que celle des images.

(1) Charles Enderlin, Le grand aveuglement, Albin Michel. Retourner à l’article

(2) Meir Rosenne, «Les interprétations légales de la résolution UNSC242» in UN Security Council Resolution 242: la construction du processus de paix (Washington: Institut de Washington pour la politique au Proche-Orient, 1993), p. 31.

Kristell Bernaud, Slate.fr

http://www.slate.fr/story/46595/israel-palestine-guerre-mots-colonie-implantation

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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