La gauche a-t-elle besoin des écologistes?

Il y a trente ans, François Mitterrand allia le Parti socialiste au Parti communiste pour d’abord gagner les élections et ensuite mieux le tuer, dit-on. Il contribua peut-être à ce qu’il s’efface progressivement de la carte politique, il ne fut pas le seul. Coluche, qui avait le talent de sentir l’opinion, n’affirmait-il pas, déjà en 1980, que: «La différence entre le Parti communiste et le beaujolais nouveau, est que le beaujolais nouveau fera toujours 12,5»? Cette phrase prémonitoire n’empêchera cependant pas la gauche de payer un lourd tribut à ce parti. La trace la plus profonde demeure la réforme du statut de la fonction publique.

La question d’aujourd’hui est de savoir le prix que la France, avec le PS, paierait aux écologistes. Il est déjà exorbitant et l’on ne voit pas quand l’opinion, abreuvée d’idées fausses par les médias, se retournera. Le baiser risque d’être moins fatal et les conséquences bien plus lourdes.

Il se trouve que, sans nier les questions écologiques –il en est d’importance–, beaucoup de gens de gauche, soucieux d’égalité, défenseurs des valeurs de la République, croient encore au progrès et, plus encore, à la raison, aux faits empiriques, aux raisonnements logiques et non pas aux fables, aux mensonges et à la désinformation.

Tout n’est pas affaire d’opinion, tout n’est pas possible parce que l’on a déclaré qu’on le voulait. Or, en matière d’écologie, la frontière entre opinions politiques et vérités scientifiques s’estompe. De fait, il n’y a plus de partis d’opposition, plus de médias qui ne soient pas pénétrés de trotskystes reconvertis, d’émules de Greenpeace et autres échoppes écologiques de même nature, qui se parent invariablement d’une vertu autoproclamée.

Ainsi, les élus de tous bords, mais d’abord de gauche, se sentent portés à légiférer et légiférer encore alors qu’il ne s’agit pas de résoudre un problème objectif, mais, le plus souvent, de répondre à des croyances. Prenons quelques exemples récents pour illustrer comment se perpétuent des idées fausses.

Pesticides, Bisphénol A

En septembre, la Mutualité sociale agricole présentait les résultats d’un fascinant travail: l’étude «AGRICAN» réalisée sur une cohorte de 180.000 assurés du régime agricole, actifs et retraités. Elle montre«que le risque de décéder d’un cancer est respectivement de -27% et -19% moins élevé chez les hommes et les femmes de la population agricole que pour le reste de la population française».

Chiffres considérables! Vous en avez entendu parler? Oui, un matin sur quelques radios, depuis plus grand-chose. En revanche, il y a eu entre temps moult émissions, films, débats où l’on parlait encore du «terrible» danger des pesticides. Or, si les plus intéressés –agriculteurs et ouvriers agricoles– sont peu concernés par la toxicité de ces produits dont il faut parfois se protéger, il est vraisemblable que la population qui n’en ingère au cours d’une année que quelques milliardièmes de grammes le soit encore moins. Une bonne occasion de rassurer jusqu’à présent perdue, il est vrai que ces résultats ne sont pas conformes à ce qui est prêché.

L’Académie de médecine, le 10 novembre 2011, publie un rapport surla toxicité du Bisphénol A. Après une analyse critique et détaillée de la littérature mondiale, le Pr Henri Rochefort, spécialiste de santé publique en cancérologie, précise lors de la présentation publique de ce rapport qu’«il ne sert à rien d’interdire le Bisphénol A tant que l’on ne disposera pas de produits de remplacement, aussi intéressants et sans effet sur la santé. Or, nous n’avons pas de tels matériaux de substitution».

Les académiciens regrettent en effet l’interdiction faite par l’Assemblée nationale d’inclure, à partir de 2014, ce produit dans tous les contenants alimentaires en l’absence de produits de substitution fiables, mais préconisent, compte tenu des études épidémiologiques et toxicologiques, des mesures de précaution pour les femmes enceintes.

Non seulement une telle réglementation coûtera plusieurs milliards d’euros, mais les alternatives risquent d’être pires du strict point de vue de la santé publique. Qui faut-il écouter: les députés ou les académiciens? La légitimité en la matière serait-elle devenue politique avant d’être scientifique? Pourquoi ne s’intéresser qu’à ce produit somme toute peu toxique et seulement «potentiellement» cancérigène alors que, par exemple, l’alcool mais aussi la viande rouge (à certaines doses) sont des cancérigènes avérés?

A son tour le Figaro [1] reprend le refrain habituel des écologistes sur le manque d’eau; quand on lit l’article, on peut cependant aboutir avec les chiffres de la journaliste à la conclusion inverse de celle qu’elle laisse entendre car, même avec 9 milliards d’hommes sur Terre, ils ne manqueront jamais d’eau.

En effet, si tous les humains consommaient, comme les Français, 50 m3 d’eau par an, l’humanité, pour les usages domestiques, en consommerait donc 450 milliards de m3 or, chaque année, 40.000 milliards de m3 se jettent dans la mer. Pour cet usage, les humains n’en prélèveraient donc que 1,12%. Si l’on rajoute l’irrigation de 300 millions d’hectares (un maximum), le prélèvement serait de 3.000 milliards de m3, soit 7,5 %. La  somme des deux usages représente 8,7% de ce qui repart à la mer. Il y a de la marge.

Le Monde enfin, prend le prétexte de l’analyse critique du livre de Naomi Oreskes et Erik Conway (Les Marchands de doute) pour laisser entendre que l’interdiction du DDT aux Etats-Unis ne viendrait pas du mouvement écologiste et de ses fondateurs, sous prétexte qu’elle a eu lieu du temps du président Nixon. Comme si le livre de Rachel Carlson publié en 1962 (Le printemps silencieux) ne disait pas que «le DDT a fait son ouvrage de mort», comme si la lutte antipaludéenne dans le monde n’était pas principalement financée à l’époque par l’US-AID et comme si l’absence de fabrication de ce produit permettait de le distribuer ou le vendre dans les pays d’Afrique qui, il est vrai, ne l’ont pas interdit!

Les écologistes sont-ils des alliés fiables?

Arrêtons là et revenons à la France. Certes, quelques voix s’élèvent enfin pour expliquer que, sans gaz de schiste et avec moins de nucléaire, les Français vont doublement le sentir passer du fait de la croissance de leur facture d’électricité et de la perte de compétitivité de leur industrie, mais qui dit que la croissance rapide du coût de la construction provient d’abord de normes le plus souvent infondées? Qui fait un lien entre la baisse inquiétante des emplois industriels et l’incontinence bureaucratique et réglementaire tant national qu’européenne? Pourquoi ne montre-t-on pas que beaucoup d’usines d’entreprises du CAC 40 ne s’implantent pas en France pour cette raison-là d’abord, plus importante donc que le coût de la main d’œuvre? Qui peut penser que l’énergie peut être «douce», alors que les TGV nous propulsent à plus de 300 km/h? Aporie.

La pression écologique est déjà fort coûteuse avec un gouvernement de droite. Rappelons, s’il en était besoin, que le Grenelle de l’Environnement a sacrifié une partie importante de l’avenir de l’agriculture française à la défense du nucléaire. Qu’en sera-t-il quand les écologistes feront partie de la coalition gouvernementale?

Donc, pour finir, d’un strict point de vue politique, l’arrivée des voix écologistes compensera-t-elle le départ des progressistes pourtant, jusque-là, solidement ancrées à gauche? Le Parti socialiste est-il certain que les écologistes seront des alliés fiables? Croit-il, qu’avec des écologistes au gouvernement, il pourra bien défendre l’agriculture française qui a un rendez-vous essentiel en 2013? Comment fera-t-il si, une fois au pouvoir, il s’aperçoit que le nucléaire pollue moins que le charbon et est aussi moins dangereux et meilleur marché?

Rappelons que la France, contrairement à l’Allemagne, n’a plus de mine de charbon. L’électorat écologique est instable et ne représente qu’un  faible pourcentage de l’électorat, pourquoi lui sacrifier la croyance partagée par la majorité des Français d’une possibilité de progrès? Le Parti socialiste devra-t-il alors se contenter de gérer la pénurie et se limiter à rechercher la forme la moins injuste de répartition des dépenses sociales de moins en moins financées?

[1] Marielle Court, «Deux milliards de terriens risquent de manquer d’eau», Le Figaro 12–13 novembre.

Jean de Kervasdoué, Slate.fr

http://www.slate.fr/tribune/46729/gauche-ecologiste

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
This entry was posted in News and politics. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s