Le nom de la rose et celui de la cicerbite

Cicerbite… Dis ainsi, cela n’a l’air de rien, mais les tourments d’un romancier intello-populaire italien peuvent se fixer pendant des années sur l’art et la manière de rendre cicerbite en français. Seul un traducteur d’élite peut y prétendre ; Jean-Noël Schifano en est un assurément, Leonardo Sciascia, Elsa Morante et Umberto Eco lui ont rendu grâce de ses prouesses. Ce dernier y revient justement dans un livre à paraître chez Grasset en janvier : le Nom de la rose. Déjà lu ? C’est possible puisqu’il s’est vendu à 30 millions d’exemplaires en 47 langues depuis 1980 et, pour la petite histoire, refusé à l’origine par son éditeur Le Seuil, par Gallimard et même par Grasset qui l’a rattrapé ensuite après que Nicky Fasquelle, épouse de Jean-Claude Fasquelle alors Pdg de la maison, en ait lu le manuscrit et se soit esclaffée de rire à plusieurs reprises (à quoi cela tient…). Sauf que l’édition en vente au début de l’année prochaine a été revisitée par l’auteur. Dans un premier temps, ce fut compris partout comme une volonté de réécrire son roman à destination des nuls. Ce qui l’obligera à réagir pour expliquer qu’il avait été mal lu ou mal entendu, voire interprété avec une certaine perversité. La faute à qui si ce n’est à son éditeur qui avait annoncé la nouvelle par un communiqué on ne peut plus clair et officiel ? En fait, l’information était exacte mais elle méritait d’être nuancée… Eco a repris son manuscrit, l’a secoué et en a fait choir répétitions, adjectifs, incises et paragraphes surnuméraires ; il a également compris que, si les lecteurs d’il y a trente ans n’avaient pas tous saisi le sens de ses citations latines, leur nombre s’est encore amenuisé depuis, raison de plus pour leur en fournir cette fois la traduction : « Un travail d’horloger, un peu comme un jeu d’épreuves à la Balzac, confirme Jean-Noël Schifano. De la belle ouvrage. Sans rien changer, il y a retouché à cent reprises, et comment! » On croit savoir que Umberto Eco veut ainsi reprendre tous ses romans : trois mille pages en perspective pour le traducteur. Il est vrai que la version française ayant été la première à sortir au monde, elle a fait foi pour d’autres langues. Raison de plus pour résoudre l’énigme de lacicerbite, terme auquel il a fait un sort dans la prochaine édition.

Après enquête, il ne semble pas qu’il en ait été question aux 28ème Assises de la traduction littéraire qui se sont tenues le week-end dernier en Arles, Mecque gauloise des traducteurs. Etant consacrées cette année aux « Traductions extra-ordinaires », on pouvait s’attendre à une communication sur « Usage et mésusage de la cicerbite dans le roman piémontais à la fin du XXème siècle » ; étrangement, il n’en fut rien alors que les spécialistes réunis avaient été invités à méditer sur des sujets autrement plus commodes tels que les allers et retours franco-anglais de l’Ulysses de Joyce, l’impossible et pourtant réalisable traduction de la Disparition de Perec en anglais, espagnol, croate, russe et japonais et autres monstres, au cours de tables rondes passionnantes avec les traducteurs en français de Pouchkine (André Markowicz), Cervantès (Aline Schulman), Pessoa (Patrick Quillier) et Lawrence Sterne (Guy Jouvet). On aurait pu croire que l’affaire profiterait indirectement de l’éclairage donné par l’angliciste Bernard Hoepffner dans sa conférence sur les premiers traducteurs, le Français Jacques Amyot, l’Anglais John Florio sans oublier Etienne Dolet, protomartyr de la profession, brûlé au bûcher à cause d’une traduction de Platon (les éditeurs ont récemment renoncé à cette pratique) ; mais on eût cherché en vain la moindre trace de cicerbite dans sa brillante analyse, même lorsqu’elle s’acheva par un hommage à Claude Riehl qui transporta les livres d’Arno Schmidt en français : « Si Claude avait pu vivre un peu plus longtemps, sans doute aurions-nous fini par comprendre un peu mieux à quel point traduire c’est écrire, à quel point traduire, c’est faire semblant d’être le double d’un autre, c’est un peu aussi se bourrer le mou, parce que l’on se fait croire qu’on est corps et âme au service d’un autre que soi. Claude avait acquis une immense machine à écrire, exactement le même modèle que la machine sur laquelle Schmidt tapait ses textes. Le résultat en est cette extraordinaire traduction de Soir bordé d’orpubliée par Maurice Nadeau. »

Justement, le doyen de la profession en activité était au centre de la conférence inaugurale prononcée par l’helléniste Michel Volkovitch. Celui-ci put témoigner de ce que le grand éditeur centenaire, tout en connaissant bien l’allemand et en étant assez familier de l’anglais, de l’espagnol et de l’italien, s’en remettait aux traducteurs pour lui faire découvrir des auteurs étrangers et leur faisait confiance quant à la qualité de leur travail. Jamais l’ombre d’un nuage entre eux. Le paradis… Nadeau n’aurait eu au cours de sa longue carrière, qu’un seul accrochage avec un traducteur : le jeune Jacques Darras à qui il avait confié le soin d’établir une nouvelle traduction du chef d’œuvre de Malcolm Lowry Au-dessous du volcan. Le traducteur remit une copie qui rendait justice à la clarté du texte anglais, mais intitulée Sous le volcan ; à la réflexion, ce n’était pas si abusif pour Under the Volcano, n’est-il pas ? « Là, Nadeau n’est pas d’accord pour qu’on modifie un titre universellement connu et le fait officiellement savoir lors d’un colloque » Malgré cela, ils ne se sont même pas fâchés. Les liens d’amitié tissés au fil des livres entre Umberto Eco et Jean-Noël Schifano ne devraient donc pas souffrir de l’affaire de la cicerbite. Mais oui, vous savez bien, la cicerbite,cette sorte de chicorée hâtivement rangée par l’auteur parmi les cucurbitacées : elle apparaissait jusqu’à présent dans le Nom de la rose sous son nom de « courge » alors que, venue des Amériques, elle était encore inconnue en Occident au Moyen-Âge…

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/11/26/le-nom-de-la-rose-et-celui-de-la-cicerbite/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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