Crépuscule pour les heureux du monde

Vous vous souvenez de Chez les heureux du monde (The House of Mirth, 1905) d’Edith Wharton ? Beau titre français qui devait surtout à son traducteur Charles du Bos. S’il n’était déjà pris, il conviendrait mieux encore au nouveau roman de Thérésa Révay qui pâtit injustement d’un titre plus « grand public »Dernier été à Mayfair (480 pages, 21 euros, Belfond). Car elle serre vraiment au plus près ces insouciants qui ne sont jamais si vulnérables, et enfin intéressants, que lorsque le tragique de l’Histoire les rattrape eux aussi pour les bousculer sinon les anéantir. Nous sommes en 1911, autant dire à la veille de la fin d’un monde dont ils se refusent à voir les signes annonciateurs, chez les Rotherfield, une grande famille de l’aristocratie anglaise, toute préoccupée du destin de ses enfants : celle que l’on s’apprête à marier, celui qui se prépare à être digne de son héritage, la petite rebelle qui fraie du côté des suffragettes, le dernier qui est déjà endetté comme une mule. Mais l’auteur a su décloisonner ce monde replié sur ses certitudes, la dite high society, non en le confrontant brutalement aux classes laborieuses, ce qui eût été invraisemblable, mais en décrivant dans des « vies parallèles » l’évolution de grandes familles française et allemande saisies par de mêmes tourments mais réagissant autrement dans le maelström des événements. La galerie de portraits tient alors de la galerie d’époque. Il y fallait du souffle et l’on sait par des précédents romans que Thérésa Révay n’en manque pas. Sa méthode a fait ses preuves qui consiste à inventer des personnages et à les replacer dans des événements historiques connus rigoureusement documentés qu’il s’agisse d’évoquer l’effondrement d’un lord à la Chambre, les effets de la canicule à Londres, le destin des prêtres-soldats français, la technique des combats aériens en altitude, la liberté sexuelle des aristocrates aux antipodes du guindé bourgeois (Maurice de E.M. Forster y excellait) pour ne rien dire de l’âme des châteaux que seul le vécu peut restituer. Elle a suffisamment de métier pour nous promener des salles de bals édouardiennes aux champs de bataille de la Somme sur les traces de ces « Admirables » comme on les surnommait à l’époque, sans pour autant nous enjoindre d’admirer à notre tour cette minorité qui se donne pour une élite, s’est souvent donné la seule peine de naître et d’user du prestige intact de leur nom alors que le déclin sinon la décadence de leur caste est déjà bien entamé. Nombre d’entre eux avaient partie liée avec « the corrupt coterie », ce groupe d’aristos/intellos du début du siècle parmi lesquels on retrouvait Duff Cooper, Raymond Asquith, Diana Manners, Maurice Barring et quelques autres promis à un certain avenir en littérature, en politique ou dans la banque. Le naufrage du Titanic est tenu pour un signe des plus spectaculaires de la catastrophe à venir, alors que plus discrètement, le Parliament Act (Août 1911), marquant la suprématie de la Chambre des Communes sur le pouvoir législatif de la Chambre des Lords, donne le coup de grâce à la classe patricienne. Thérésa Révay excelle à exprimer la violence de cette Angleterre, où les suffragettes étaient en elles-mêmes des bombes ambulantes ce qui les dispensait d’en poser. Evangéline, le personnage qui tient véritablement le roman, la plus émouvante, est une aristocrate charitable dépourvue de morgue qui se laisse entraîner par elles. Seul un roman peut aspirer à rendre la dimension crépusculaire de ce moment-là dans ce milieu-là à cet endroit-là, alors que l’aristocratie anglaise, à défaut de l’empire britannique, jette ses derniers feux ; et c’est la réussite de celui-ci d’y être parvenu dans la lignée de la Dynastie des Forsythe et de Brideshead revisited. Si la fiction peut témoigner de son apport à l’Histoire, c’est aussi par ce biais-là, dans l’esprit des Roth, des Zweig et autres vigies des Atlantides européennes.

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/11/30/crepuscule-pour-les-heureux-du-monde/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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