La dette de la France aux Français? Un sondage discutable

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Donc, c’est dit. Les Italiens et les Belges, qui, eux, ont bon coeur, veulent bien souscrire à des obligations patriotiques. Mais les Français eux, ont de la glue dans la poche : seuls 6% souscriraient « certainement » à des obligations d’état, 24%  probablement, tandis que 65% n’achèteraient pas.

Conclusion du quotidien économique : les Français n’ont pas confiance : exit donc l’espoir d’un grand emprunt populaire qu’avait caressé Nicolas Sarkozy l’année dernière. Emballé c’est pesé, sujet suivant. Après tout comme on disait dans les écoles de journalistes, le journal ça finit toujours pas emballer le poisson!

Une fois lue cette prose, les objections se bousculent dans le ciboulot. Quand on y met de l’ordre, ça donne à peu près ça :

1) Il ne faut pas confondre la confiance et la capacité d’épargne. 
Le brave institut de sondage Harris Interactive a juste oublié une petite question : disposez-vous d’une épargne prête à être investie ? De quel ordre ? Nul doute qu’avec un salaire médian proche de 1700 euros nets par mois, la question de l’investissement personnel ne concerne en ce moment que moins d’un Français sur deux. Sans parler de ceux qui, ayant placé leur argent dans des PEA ou à la Bourse, attendront forcément de perdre un peu moins – s’ils le peuvent – avant de songer à réorienter cette épargne vers d’autres produits.

2) Les emprunts d’états demandent de la pédagogie. 
Chaque fois qu’un gouvernement a demandé aux Français d’investir dans des obligations d’état, il a expliqué en long et en large avec force campagnes de publicité, le pourquoi  du comment de l’emprunt. En mai 1993, les 40 milliards de francs proposés avaient été souscrits en quelques jours après une mega-campagne de pub. Si on demandait aux Français s’ils étaient d’accord pour investir dans l’industrie de leur pays ou pour l’emploi de leurs enfants, ils feraient peut-être moins la moue. Dans les conditions où a été réalisé ce sondage absurde, on leur dit grosso modo : les marchés ne voulant plus de la dette pourrie de la France, êtes vous prêt, vous-même à vous laisser pigeonner pour le drapeau tricolore ?

3) L’Etat peut proposer des conditions d’emprunt plus favorables que les marchés.
La question posée, qui n’est pas d’une simplicité biblique (1), mentionne des conditions de prêt proches de celles des marchés. Or, l’Etat possède un avantage décisif sur lesdits marchés pour l’accès aux bas de laine des ménages: les plus-values à la revente comme les coupons annuels sont taxées par le biais de la CSG et du RDS. Ce retour des intérêts servis aux ménages via des recettes fiscales permet à l’Etat d’offrir un taux un peu plus attractif que celui proposé par les marchés financiers. Autre bénéfice: « à la différence des investisseurs étrangers, quand les Français revendent leurs obligations, c’est tout de suite de l’argent injecté dans la consommation », note Jean-Michel Quatrepoint, qui avait proposé de nationaliser la dette dans son ouvrage « La dernière bulle », publié en 2009 (2).

En réalité, le sondage Haaris semble poursuivre un objectif idéologique inavoué : montrer que les citoyens font confiance en la sagesse des marchés : si ces derniers rechignent à acheter de la dette française, ils ont de bonnes raisons pour le faire, et les Français de suivre leurs avis avisés.

Or, ce sondage ne survient pas n’importe quand. Il se dit en ce moment que l’hypothèse d’un emprunt public est un plan B étudié à l’Elysée, sous le haut patronage de Xavier Musca. L’idée, suggérée par quelques conseillers du soir, serait de dégager la campagne électorale de la pression des marchés financiers et de s’émanciper en même temps des exigences allemandes. En 2012, la France devra lever 180 milliards d’€, à la fois pour refinancer les emprunts arrivant a terme, et le déficit courant de l’année. En proposant aux Français de souscrire à une somme représentant plus de la moitié de cet emprunt, le gouvernement pourrait ainsi empêcher les taux de s’envoler et en même temps s’affranchir partiellement des investisseurs étrangers. Heureusement (sic) que l’institut Harris est là pour montrer au grand argentier de l’Elysée les risques que comporteraient un appel à l’épargne populaire. Et puis, une baisse des taux d’intérêt sur les dettes publiques, comme la reduction des volumes traités par les salles de marché via la distribution directe aux ménages, ça ne serait pas bon pour les bonus des traders.

(1) Jugez-en plutôt : « L’Italie va organiser ce lundi 28 novembre une « journée des Bons du Trésor » durant laquelle les Italiens auront la possibilité de racheter une partie de la dette de leur pays. Si cela était mis en place en France avec des taux d’intérêt proches de ceux pratiqués dans les banques actuellement, c’est-à-dire qu’on ouvrirait la possibilité aux Français de racheter une certaine somme de la dette qui leur serait à terme remboursée par l’Etat avec des intérêts, rachèteriez-vous certainement, probablement, probablement pas ou certainement pas une partie de la dette française ? » Si la personne sondée ne s’est pas endormie au milieu de la question, le sondeur a de la chance…

(2) Fayard-Mille et une nuits. Jean-Michel Quatrepoint est revenu sur le sujet dans son dernier ouvrage : Mourir pour le yuan (François Bourrin éditeur).

Philippe Cohen, Marianne

http://www.marianne2.fr/La-dette-de-la-France-aux-Francais-Un-sondage-discutable_a213033.html

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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