«Un pas en avant», réquisitoire bon enfant contre la corruption des dirigeants africains

Le nouveau film du réalisateur et comédien béninois Sylvestre Amoussou est sorti en salle en France. Un pas en avant, les dessous de la corruption, projeté en ouverture du dernier Fespaco en mars dernier, aborde sous forme de thriller la corruption des dirigeants africains. Il met en scène, non sans humour, un petit épicier qui s’improvise enquêteur pour élucider la disparition de son frère, victime « collatérale » d’une affaire de détournement d’aide humanitaire. Entretien avec le réalisateur.

RFI: Dans votre film, vous dressez un portrait pessimiste de l’Afrique: dirigeants corrompus, policiers véreux, citoyens écrasés par le système…C’est votre vision du continent africain? 

Sylvestre Amoussou: La corruption est une machine infernale qui freine le développement. Mais en même temps, j’ai voulu montrer que chacun de nous peut lutter contre cette corruption. Donc ce n’est pas si pessimiste que cela. Dans le film, un citoyen lambda prend à bras-le-corps le problème de la corruption. Je pense que chacun d’entre nous devrait faire quelque chose pour sortir le continent africain de la crise que nous vivons aujourd’hui.

RFI: Signe d’espoir, dites-vous. C’est vrai que dans Un pas en avant, les dessous de la corruption, le héros, que vous interprétez, un petit épicier de quartier, décide de se lever contre l’impunité. Vous avez le sentiment que face à cette corruption qui gangrène nombre d’Etats africains, le changement peut venir des populations?

S. A: Vous avez bien vu que tout récemment dans le Maghreb, un petit épicier s’est immolé en Tunisie et cette révolution est arrivée en Tunisie. Moi qui vais régulièrement sur le continent africain, je pense que quelque chose se prépare que les gouvernants ne voient pas encore. Que ce soit en Afrique ou en Occident, les Africains commencent à en avoir assez que les gens qui sont au sommet décident pour eux et qu’ils ne tiennent pas compte de leur avis. Il y a des gouvernants qui ne se rendent pas compte. Résultat: quand le peuple prend le pouvoir c’est incontrôlable. Il suffit d’une étincelle… Ces derniers mois il s’est passé des choses sur le continent que les gens n’apprécient pas beaucoup.

RFI: L’un de vos personnages, un ambassadeur de France, est présenté comme un cynique prêt à se taire sur le détournement de l’aide humanitaire française par les dirigeants d’un pays africain. Vous avez la dent dure contre la France…

S.A: Aujourd’hui, la France n’est plus l’eldorado. Avec les histoires de valises, de « Françafrique », la France qui donne tellement de leçons de droits de l’homme aux autres alors qu’elle-même ne les respecte pas toujours chez elle: tout cela fait mal. C’est pour cela que dans mon film, l’ambassadeur dit: « les droits de l’homme sont une couverture, nous ne sommes pas en Afrique pour faire du social, nous sommes ici pour préserver les intérêts des multinationales, avant que les Chinois ne nous volent tout ». La France nous dit qu’il faut se méfier des Chinois… Amusant quand on sait qu’aujourd’hui, cette même France va demander secours à la Chine face à la crise…

RFI: Dans le même temps, il y a dans votre film, le personnage d’une Française fonctionnaire d’ambassade qui apporte son aide au héros…

S.A: C’est pour montrer que la majorité des Français n’est pas au courant des manipulations politiques. Ils subissent aussi. Je ne confonds jamais le peuple français et les dirigeants français.

RFI: Il y a tout de même de l’humour dans votre film, avec des personnages souvent caricaturaux. C’est plus facile de faire passer votre message de cette manière?

S.A: En Afrique, quand quelqu’un décède, il y a des gens qui pleurent mais il y a des gens qui rient. Et chacun dans sa douleur a une manière d’exorciser le mal. Moi, avec ma culture africaine, j’ai envie de raconter une histoire à ma manière, en tenant compte de la façon dont les Africains réagissent. Je ne suis pas obligé de copier les codes cinématographiques de l’Occident. Cela permet de dédramatiser tout en faisant prendre conscience de la gravité de la situation. Cela me permet aussi de ne pas faire fuir les gens.

RFI: Votre précédent film, Africa Paradis, imaginait une Afrique riche et développée vers laquelle émigreraient des Européens très pauvres. Votre dernier long métrage, traite de la corruption. Vous aimez aborder les sujets qui fâchent ?

S.A: Aujourd’hui, nous sommes dans la guerre de l’image. Les choses vont tellement vite. Et il est indispensable que les Africains voient comment le monde change à travers les images. Ce que j’ai voulu apporter à travers mon film, c’est bousculer les tabous. Le genre de cinéma que je fais est un peu nouveau sur le continent. On n’a pas l’habitude de raconter les histoires de cette manière-là. J’essaye de toucher aux sujets qui sont plus ou moins universels. Quand j’ai montréAfrica Paradis au Mexique, les Mexicains m’ont dit que c’était un film qui les touchait par rapport aux Etats-Unis. La corruption est un phénomène mondial qui n’est pas l’apanage de l’Afrique. Je n’ai pas pour ambition de donner des leçons aux gens mais j’ai envie de poser de vrais problèmes pour qu’on puisse en débattre et trouver les meilleures solutions sur le continent pour qu’on puisse s’en sortir.

RFI: Comment expliquez-vous que si peu de cinéastes africains francophones abordent ce thème de la corruption des dirigeants?

S.A: Il ne faut pas oublier que le cinéma africain est en grande partie financé par l’Europe et la France en particulier. La France qui paye contrôle l’image que les Africains peuvent donner d’elle-même. Elle ne veut pas trop qu’on aborde des sujets qui dérangent. Moi, je n’ai pas ces aides. J’ai trouvé la majorité de ces aides en Afrique. J’ai donc la liberté totale pour raconter mes histoires.

Christophe Champin, Radio France Internationale

http://www.rfi.fr/culture/20111129-pas-avant-requisitoire-corruption-dirigeants-africains-fran%C3%A7afrique-film-cin%C3%A9ma-africain-amoussou

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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