Ecrivain en vers plutôt que poète

Connaissiez-vous Caproni ? Moi non plus. Il arrive ainsi que l’on découvre dans le même temps la naissance, la vie et la mort d’un poète italien dont l’œuvre suscite une durable admiration ici et là-bas. Pourtant ici, malgré le travail de fidèles traducteurs tels André Frénaud, Bernard Simeone, Philippe Renard, Philippe Di Méo et de non moins fidèles éditeurs tels que Maurice Nadeau, verdier, Champ Vallon, Fourbis, William Blake, l’écho des poèmes de Caproni ne semblent pas avoir dépassé le premier cercle des initiés, malgré sa présence dans l’Anthologie bilingue de la poésie italienne de la Pléiade. Dans ces cas-là, seule une revue permet aux autres de sauter le pas à l’occasion, pourquoi pas, de son centenaire. Ce que Po&sie réussit admirablement dans sa dernière livraison, un numéro double (137-138, 30 euros, Belin) particulièrement riche (ici le sommaire), où les noms de Joseph Brodsky, Walt Whitman et Marcel Détienne notamment, côtoient donc ce dossier consacré au centenaire de Giorgio Caproni, instituteur et poète, ou plus exactement comme il aimait à se présenter « écrivain en vers » né il y a cent ans à Livourne, grand lecteur qui s’éleva dans l’amitié de Saint-Augustin et de Pasolini, traducteur pour Einaudi ou  Garzanti du Temps retrouvé, de Mort à crédit, du Journal d’un voleur, des Fleurs du mal, de L’Education sentimentale, de Bel-Ami et mort en 1990 en lisant Le Purgatoire de Dante.

Au sein de ce dossier, on trouvera un document qui est peut-être la meilleure introduction à son univers : un entretien réalisé en 1965 de Giorgio Caproni avec l’écrivain Ferdinando Camon, auteur d’un fameux recueil de conversations avec Primo Levi. On découvre ainsi dans cette dizaine de pages de la revue un auteur qui n’a pas honte de refuser le conformisme de l’anticonformisme, se refuse à jeter le bébé avec l’eau du bain et les vers, les strophes et les rimes, préférant adapter cet héritage à une nouvelle sensibilité. Après tout, on a tant l’habitude d’écouter les exégètes qu’on en oublie parfois de prêter l’oreille à l’analyse que l’auteur fait de son travail, quand bien même, comme Caproni, aurait-il l’humilité d’avouer le plus souvent son ignorance et ses doutes. N’empêche que sa musique intérieure doit beaucoup à son apprentissage du violon : outre une école de patience,l’influence fut sensible dans l’harmonie, la composition, le rythme. Autre influence: celle des villes. Moins Livourne, où il a grandi, que Gênes où il a étudié, mûri, souffert, aimé, jusqu’à reconnaître : « Mes vers tirent leur matériau de Gênes (…) ville de mon âme et que j’aime « soupirer » ». Tout pour Gênes au risque d’être taxé de « poète ligure », dans la lignée de tout un mouvement auquel il paie sa dette, Eugenio Montale au premier chef. On le suit se raconter davantage que s’analyser, observer sa progression vers davantage de clarté et de concision au fur et à mesure qu’il avance en âge, rendre hommage aux choses du quotidien (un verre, un lacet) comme autant de marqueurs d’une poésie ancrée dans le concret qui tienne à distance les jeux rhétoriques trop virtuoses. Et tant pis si sa réputation de néoréaliste en sort renforcée ! Si, parmi les quatre poèmes inédits que publie Po&sie, j’ai choisi « Corde vive », ce n’est pas seulement pour sa résonance, mais aussi pour la difficulté qu’il offre au traducteur ; ce sonnet de 1947 repose essentiellement sur le prénom de sa femme Rina qui en est la dédicataire ; mais comment en rendre les rimes et assonances sans recourir à l’emploi de verbes au passé simple (pluvina, pleuvina, crachina) dont Martin Rueff a finalement jugé que leur usage contredisait « la tension du poème qui veut rendre présente cette scène passée » ? Le traducteur en Giorgio Caproni aurait certainement apprécié le problème…

« L’obscurité, où la pluie est d’argent/ sur ton tendre visage en feu, Rina/ comme elle s’accorde humainement ici,/ à la nuit qui brûle les pavés- comme elle/ se prête à tes notes fragiles ! De cette loge/ fraîche et de souffle et d’espace est proche/ dans les lueurs en éclats, ton seuil/ pur –tu es intacte à ma première/ peur près des charbons où brûle/ mon front dressé. Ou bien ravive/ la ténèbre en frottant ta bouche/ aux amas de braise alors que la pluie/ vibre comme une harpe- alors que l’ongle/ touche au sang la corde la plus vive. »

(« L’oscurità dov’é argento la pioggia/ sul tuo tenero viso in fuoco, Rina/ ah come umanamente ora s’accorda/ al buio ch’arde i selci- come inclina/ alle note tue fragili ! A una loggia/ fresca di fiato e di spazio è vicina/ nelle luci in frantumi la tua soglia/ pulita –tu sei intatta alla mia prima/ ansia presso i carboni dove scotta/ la mia fronte rialzata. Oppure avviva/ la tenebra sfiorandoti la bocca/ i cumuli di brace mentre vibra/ come un’arpa la pioggia- mentre tocca/ l’unghia nel sangue la corda più viva ? »)

Un mystère demeure que les italianistes de la « République des Livres » nous aideront certainement à résoudre : comment un même sonnet peut-il s’achever par un point d’interrogation dans sa version originale et par un point final dans sa traduction ? Cela n’a rien d’exceptionnel. Sauf que dans ce cas précis, on ne voit pas, à moins que la langue…

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/02/20/ecrivain-en-vers-plutot-que-poete/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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