Vu des meetings : en quoi l’électeur de gauche diffère de celui de droite

Dès 18h, la salle du Zénith était comble et ils continuaient d’arriver en rangs serrés-en blouson de cuir, parka, doudoune, casquette ou bonnet de laine – « le métro à 18h » comme aurait dit Malraux : employés, enseignants, fonctionnaires, mais aussi artisans et médecins, jeunes blacks-blancs-beurs étudiants ou chômeurs, tous très impatients. C’était l’autre mercredi à Rouen, pour le meeting de François Hollande. Une attente immense.

Patrick, 40 ans prof d’histoire-géo non titularisé dans un collège du Havre « Chaque année, je dois rechercher un nouveau poste, dans le cadre du système « Mouvement éclair ». Et ce matin, Nicolas Sarkozy a annoncé une modification du statut des fonctionnaires ! On n’arrête pas de reculer ! » Ce qu’il attend ? Des garanties pour les fonctionnaires, mais aussi le développement des énergies renouvelables, un secteur dans lequel il cherche à se reconvertir.

Sophie, 38 ans, chômeuse (elle était employée dans un « call center » qui a été délocalisé) : « On me propose un emploi dans la banlieue parisienne, mais c’est quatre heures de transports par jour et là-bas, je ne serais pas logée. Ici, je suis hébergée gratuitement dans ma famille. »Elle votera Mélenchon. « Sur les marchés, les gens nous disent : si on ne vote pas Mélenchon, on votera le Pen ! Alors il faut tout faire pour que Mélenchon monte : le 6 mars, il vient à Rouen et il remplira une salle de 6000 personnes ».  Pourquoi est-elle venue  ce soir ? «  Pour voir si Hollande écoute l’autre gauche ».

Maryvonne, femme de ménage, 47 ans, regard bleu timide, vient pour la première fois à un meeting et reste dans le fond de la salle. « Je n’aurais pas cru qu’il y aurait tant de monde ! Oh oui, j’attends du changement ». Elle dit cela d’une voix douce et quasi triste. « Beaucoup de changement. On en a marre…  les petits salaires, les difficultés de transports, le mépris… »Jean-Pierre, 64 ans, retraité, assiste aussi à son premier meeting « J’étais artisan maçon-carreleur et je ne pouvais pas m’engager vis-à-vis de mes clients. Mais maintenant, je vais le faire. Il faut que ça change : vous avez vu la hausse du prix du gaz ? Et de l’électricité ? C’est la folie ! Faut arrêter tout ça ! » Nicole, 52 ans, chômeuse (« Les assurances maritimes licencient beaucoup ») espère que le candidat va parler des seniors « Moi, je suis encore vaillante, je serais fière de travailler au moins dix ans encore ! »

Justement, Hollande va reprendre à son compte, avec force, le thème supposé sarkozyste du Travail. Après avoir fustigé « une politique dure aux faibles et douce pour les possédants » et déchaîné applaudissements et « Hou-hou ! » en lançant que le candidat-président (qui doit annoncer sa candidature le soir même sur TF1) aurait dû « plutôt présenter ses excuses, car  son bilan,  ce n’est pas un bilan, c’est un fiasco ! », il énumère ses propres « valeurs ». Il y a d’abord le respect « Je serai le président qui s’adresse à ce qu’il y a de meilleur en chacun… »Mais « la deuxième valeur que je porte, c’est le travail ! Où est le respect du travail quand on approche des 4 millions de chômeurs ? Et quand les patrons du CAC 40 se relèvent de 34 % et considèrent impossible de relever le Smic ? » Après cela, viendront «  Progrès »,« République »« Justice » et toujours, « Rassembler » : « Je vous le dis ici, je veux rassembler toute la gauche – communistes, écologistes, tous… » Quand il finit par « J’ai besoin de vous ! » lui répond une immense ovation « Fran-çois-pré-si-dent ! » Alors le candidat, rejoint sur scène par une centaine de jeunes, entonne la Marseillaise.

« S’IL GAGNE, NICOLAS, ON IRA METTRE UN CIERGE LÀ-HAUT »

Changement de décor. Dès 13h, sous le soleil retrouvé de la Méditerranée, ils arrivent en car ou en voiture au Parc Chanot. A 14h30 la ligne de métro  menant au Rond Point du Prado  tout proche est bondée comme un jour de match de l’OM. C’était dimanche à Marseille, la foule sarkozyste de 2007. Différente de celle de Rouen ? Mêmes jeunes en tee-shirt blanc pour distribuer des tracts et agiter des drapeaux. Mêmes couples de retraités. Mêmes silhouettes d’ouvriers à blouson de cuir. A peine si quelques blazers-écharpes cachemire signalent, ici ou là, un électeur bourgeois. L’impatience est là aussi : d’applaudir « François Fillon l’inoxydable », comme le dit Jean-Claude Gaudin. Mais surtout « Nicolas Sarkozy et son amour de la France ».

« La France est un pays merveilleux ! » s’exclame Gloria, 52 ans, gardienne d’immeuble. « Il faudrait remercier Dieu et Nicolas ! Je vais souvent en Espagne, où j’ai de la famille. Quand je vois la misère là-bas ! » Et Aimé, 20 ans, étudiant en droit originaire des Antilles, parents « de gauche » : « On est très injuste avec Sarkozy. Moi, je suis pour le travail et la promotion au mérite. »  Telma, 19 ans, en première année de droit elle aussi, parents « plutôt de droite »,  arbore un tee-shirt « La France Forte » : « C’est vrai qu’on a trop encouragé l’assistance », renchérit-elle. Elle en connaît, de ces femmes  divorcées qui, pour ne pas se voir privées de l’allocation « parent isolé », ne déclarent pas qu’elles vivent en concubinage. « On ne peut pas  leur jeter la pierre. Mais il faut admettre que des lois sont détournées… » 

Alexandre, 35 ans, a fait trois heures de route pour venir de son village de l’arrière-pays, où il tient un bar-restaurant « Je suis d’origine italienne. Voyez ce qui se passe en Italie !  On est quand même mieux en France ! Sarkozy défend les gens comme moi et moi, je le défends ». Gérard, 65 ans, ancien directeur de société sur le port de Marseille (« des copains dockers de la CGT », affirme-t-il, et deux enfants à gauche sur quatre) trouve la partie passionnante : « S’il gagne, Nicolas, on ira mettre un cierge là-haut » (il désigne Notre Dame de la Garde). Ses  arguments pour défendre son champion ? « En pleine crise, on ne peut pas se permettre une ou deux années d’ajustements, voire de contre-pieds. Les socialistes sèment trop d’illusions. Il y a trop de contradictions dans le discours de Hollande… »

Justement, Sarkozy s’emploie à les stigmatiser. « Quand on oublie la France, martèle-t-il à la tribune, on tolère l’absentéisme et on s’offusque de supprimer les allocations familiales ! Quand on oublie la France, on oublie que la dette de l’Etat, c’est la dette des Français ! » «  Ni-co-las ! Ni-co-las ! »  scandent les jeunes en tee-shirt blanc . « Quand on aime la France, on ne peut pas dire dans les yeux à un ouvrier dont on a bradé le travail en échange de quelques voix qu’on fermera la centrale de Fessenheim !… Où est la vérité quand on dit  out et son contraire ? Quand on fait semblant d’être Thatcher à Londres et Mitterrand à Paris ? » Ginette, 76 ans, ancienne infirmière anesthésiste à l’hôpital, est enchantée : « Moi j’ai dû travailler très dur. Les 35 heures, je ne les ai jamais connues ! Quand je vois ce qu’ils ont fait de l’hôpital, les socialistes, quand je vois ce qu’ils réclament maintenant, ça me met hors de moi ! »

Alors, quand le candidat UMP s’écrie « Aidez-moi ! » elle répond « Oui ! » à pleins poumons. Et quand il salue, la main sur le cœur, à l’américaine, presque triste, avant d’entonner, seul en scène la Marseillaise, elle la reprend d’une voix fervente.

Quelques jours plus tard, Philippe le Rouennais, retraité d’un groupe de pétrochimie, me rappelle. Il sort d’une réunion de section du PS et s’apprête à aller distribuer dans les boîtes aux lettres des centaines de programmes du candidat socialiste. « Franchement, au départ, j’aurais préféré Fabius. Mais j’ai découvert un autre Hollande, plus combatif. Depuis ce meeting, on est tous remontés à bloc : le changement, on y croit ! » 

Gérard, le cadre supérieur marseillais me rappelle aussi. Il a vu  beaucoup de monde depuis dimanche. Des rapatriés qui votent à droite comme lui, mais aussi « des socialistes qui sont embêtés : vous avez vu DSK et ses parties libertines ? Vous croyez vraiment que ses amis ignoraient tout ? Nous, on en avait assez de subir leurs attaques sans répondre ! Assez qu’on nous ressorte tous les matins le Fouquet’s et le yacht de Bolloré ! Ca nous a remonté le moral de voir que notre champion rendait coup pour coup ! »

Et maintenant ? Ses amis et lui croient-ils encore qu’avec Sarkozy, « tout redevient possible » ?

On dirait que le « peuple de gauche » attend tout et le peuple de droite, plus rien. « C’est vrai, convient-il. A droite, on ne se fait plus d’illusions. Mais on regarde autour de nous – l’Espagne, l’Italie, la Grèce…- et l’on se dit qu’on a encore de la chance : ça pourrait être bien pire… »

Christine Clerc, Marianne

http://www.marianne2.fr/Vu-des-meetings-en-quoi-l-electeur-de-gauche-differe-de-celui-de-droite_a215799.html

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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