Henri Lopes: la saga de la génération «dipanda»

Henri Lopes est l’auteur de sept romans dont le truculent Le Pleurer-rire mettant en scène un Ubu roi tropical, qui l’a fait connaître. Ses livres devenus des classiques de la littérature africaine contemporaine se signalent à l’attention par leur narration ironique et haut en couleur des heurs et malheurs du continent noir. Le huitième roman du Congolais vient de paraître. Il raconte l’amitié entre deux filles de Poto-Poto liées par leur amour et admiration pour un quarteron à l’âme nègre.

« Il faut écrire parce qu’on a mal quelque part ». Une profession de foi du Congolais Alain Mabanckou qu’a fait sienne son confrère et compatriote Henri Lopes, qui vient de livrer avec son nouveau roman, Une enfant de Poto-Poto, un beau récit sur la solitude et les affres identitaires du métissage.

Cette thématique n’est pas nouvelle sous la plume de cet auteur qui est lui-même métis, et connaît donc de l’intérieur la complexité et la souffrance d’appartenir simultanément à deux mondes. Lopes en a fait le point névralgique de sa fiction récente (notamment dans « Le Chercheur d’Afriques », paru en 1990 et « Le Lys et le flamboyant » paru en 1997), puisant dans sa propre expérience comme dans celle de ses proches. Tout en essayant chaque fois avec plus ou moins de bonheur de transformer les cheminements particuliers en des parcours universels dans lesquels tous peuvent se reconnaître.

Coup d’essai particulièrement réussi avec le nouveau roman qui vient de paraître où la quête d’appartenance du métis se double d’une intrigue amoureuse et générationnelle. Le tout sur fond d’une Afrique dynamique et féconde, résolument postcoloniale.

Ce n’est donc pas par hasard si Une enfant de Poto-Poto s’ouvre sur les célébrations de l’indépendance du Congo. La nuit du 15 août 1960, les festivités de la « dipanda » (indépendance en lingala) battent leur plein, rythmées par les rumbas du pays bantou et les espoirs, « insensés » disaient déjà certains, d’une population renouant avec la liberté. La post-colonie est à la fois le contexte historique et métaphorique de ce roman.

« Citoyenne d’un pays à venir »

Les deux héroïnes du roman Pélagie et Kimia qui ont 18 ans au début du roman, sont de la fête. Une fête monstre qui va durer toute la nuit et qui a mobilisé sur la place de la Mairie tous les Brazzavillois, jeunes et vieux, fêtards et timides. Lycéennes, les deux jeunes femmes sont toutes les deux amoureuses du même homme qui est le troisième protagoniste du livre. Il s’agit de leur professeur de lettres qui chante en lingala aussi bien qu’il récite les tirades de Shakespeare.

Emile Franceschini est métis, de mère congolaise et de père blanc inconnu. Parti en France pour faire des études, il est revenu dans son pays natal en tant que coopérant au lycée Savorgnan-de-Brazza. Ses élèves, dont Pélagie et Kimia, l’admirent à cause de ses talents pédagogiques extraordinaires. Son enseignement à la fois exigeant et exaltant fait de lui le maître à penser de la jeunesse brazzavilloise en quête de nouveaux modèles.

L’intrigue du roman est bâtie autour des vécus et des amours des trois protagonistes qui se perdent de vue et se retrouvent, solidement reliés par un fil d’amour, d’affection et d’histoire (postcoloniale) partagée. Le récit est raconté à la première personne par Kimia. Elle raconte son propre parcours, son rapport d’amour-haine avec Pélagie et surtout l’homme qui a changé sa vie en destin. « Franceschini est une météorite dont le passage a griffé mon âme, l’a balafrée d’une cicatrice indélébile. D’une signature que je suis seule à savoir déchiffrer. (…) Je suis moi-même une partie de la chair de mon sculpteur. Son souvenir est comme l’eau d’un fleuve dont aucun soleil ne me sèche. »

Kimia voit en Franceschini son Pygmalion dont elle demeurera l’admiratrice éternelle, même lorsqu’elle aura fatalement dépassé le maître par la maturité de sa propre réflexion sur le monde et ses accomplissements intellectuels.
Devenue professeur de littérature africaine aux Etats-Unis, où elle vit désormais, et romancière de talent, elle a, chemin faisant, du mal à se reconnaître dans les positions moralistes et trop étroitement idéologiques de son ancien maître-à- penser.

Mais l’amour physique les rapprochera tout comme leur aspiration commune à dépasser leur condition, celle du métis pour Franceschini cherchant éternellement sa place dans une société congolaise qui le rejette et, pour la narratrice, celle de la femme noire à laquelle elle est renvoyée par l’administration américaine. « Quand je décline mon pedigree en termes administratifs, je lis le scepticisme dans les yeux de mes interlocuteurs. Et c’est vrai : où donc est en moi la Congolaise ? Je suis une Africaine, je veux dire la citoyenne d’un pays sans passeport, d’un pays à venir. »

Il faut lire ce roman dont la force réside à la fois dans sa narration tenue d’une main de maître par un romancier au sommet de son art, et dans cette langue, souvent « congolisée » (au niveau des dialogues), et surtout sensuelle et truculente, devenue la marque de fabrique de l’auteur du Pleurer-rire.

Tirthankar Chanda, Radio France Internationale

http://www.rfi.fr/france/20120207-henri-lopes-saga-generation-dipanda

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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