Pour saluer Antonio Tabucchi

Un jour, Antonio Tabucchi a fait la rencontre de sa vie. Le genre de révélation qui peut illuminer une existence ou au contraire la stériliser lorsque le coupable et la victime sont tous deux des écrivains. C’était dans les années 60 à Paris. Tabucchi, alors professeur d’université (sa profession jusqu’au bout, selon son passeport, et non “écrivain”) à Sienne, venait de découvrir par hasard la personne et l’univers de Fernando Pessoa. De ce choc, né de la seule lecture du poèmeBureau de tabac dans sa version française, il ne se remit jamais. Il n’en fallait pas davantage pour engager sa vie. Il aurait pu, comme tant d’autres en pareille circonstance, se contenter de payer sa dette en lui rendant hommage par un article de revue ou un livre à lui dédié. Mais il fit bien davantage : il se convertit corps et âme au pessoisme, sa nouvelle religion. Ce qui se traduisit par un dévouement sans borne, comme en sont capables les authentiques passeurs, apprenant le portugais, épousant une portugaise, transportant ses œuvres du portugais en italien, lui consacrant de nombreux textes, autant de conférences et d’émissions (ils ont été réunis par son principal éditeur Christian Bourgois dans Une malle pleine de gens, le Seuil étant son autre éditeur français sous la houlette de son ami Bernard Comment, l’un de ses traducteurs avec Lise Chapuis et Jean-Paul Manganaro).

Alors que sa propre œuvre romanesque était en germe, il prit le risque de se laisser submerger par l’image de Pessoa. Tant et si bien que beaucoup, qui ont découvert l’un par l’autre et réciproquement, ne peuvent les dissocier, jusqu’à se demander si le nom de Tabucchi ne serait pas en réalité de la foule des hétéronymes du Livre de l’intranquillité. Pour Requiem : une hallucination et Pereira prétend : un témoignage, ou encore Les trois derniers jours de Fernando Pessoa. Un délire, c’est évident, mais l’influence du poète lisboète se retrouve aussi  bien loin des rives du Tage dansNocturne indien, pour ne citer que les plus connus. L’écrivain toscan s’était véritablement mis au service de Pessoa pour sa plus grande gloire, non pour l’embaumer mais pour le faire vivre. Unetelle générosité est rare chez un écrivain car elle s’exerce le plus souvent à ses dépens ; le bénéfice de l’ombre portée est maigre, contrairement à ce que l’on s’imagine. Cette admiration ne l’a pas englouti pour autant, comme en témoigne sa propre œuvre ; il y cultive le genre bref de la nouvelle, marqué chez lui par un onirisme sensuel; de son désenchantement du monde il avait su tirer sa propre saudade. Antonio Tabucchi était parallèlement un intellectuel engagé ; ses prises de position radicales dans les polémiques contre Silvio Berlusconi ou Cesare Battisti en témoignent. Mais depuis une quinzaine d’années, sa dépression ombrait tous ses écrits d’un voile que l’on eut dit mélancolique pour un Claudio Magris, mais que pour lui l’on ne pourrait qualifier autrement que comme intranquille, allez savoir pourquoi…. Non une mélancolie assise comme dans la gravure de Dürer mais mobile, piétonnière et voyageuse. A 68 ans, Antonio Tabucchi vient de nous quitter des suites d’un cancer généralisé, non en Italie mais à Lisbonne, naturellement.

« Je ne suis rien
. Jamais je ne serai rien.
 Je ne puis vouloir être rien.
 Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde (…)

 J’ai vécu, aimé – que dis-je ? j’ai eu la foi,/
et aujourd’hui il n’est de mendiant que je n’envie pour le seul fait qu’il n’est pas moi./ En chacun je regarde la guenille, les plaies et le mensonge/
et je pense : « peut-être n’as-tu jamais vécu ni étudié, ni aimé, ni eu la foi »/
(parce qu’il est possible d’agencer la réalité de tout cela sans en rien exécuter) ;
/ « peut-être as-tu à peine existé, comme un lézard auquel on a coupé la queue,/
et la queue séparée du lézard frétille encore frénétiquement.

 J’ai fait de moi ce que je n’aurais su faire,/
et ce que de moi je pouvais faire je ne l’ai pas fait./
Le domino que j’ai mis n’était pas le bon./
On me connut vite pour qui je n’étais pas, et je n’ai pas démenti et j’ai perdu la face./
Quand j’ai voulu ôter le masque/
je l’avais collé au visage./ Quand je l’ai ôté et me suis vu dans le miroir,/
J’avais déjà vieilli./
J’étais ivre, je ne savais plus remettre le masque que je n’avais pas ôté./ Je jetai le masque et dormis au vestiaire/ comme un chien toléré par la direction/
parce qu’il est inoffensif / -
et je vais écrire cette histoire afin de prouver que je suis sublime (…)”

(extrait de Bureau de tabac, 1928, poème de Fernando Pessoa, traduit du portugais par Armand Guibert (?), ici intégralement en français et en portugais)

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/03/26/pour-saluer-antonio-tabucchi/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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