« Africa-America », les Andes noires en noir et blanc

Le photographe Philippe Guionie est parti en Amérique latine à la recherche des descendants des esclaves et il a fait des portraits magnifiques en noir et blanc, d’une infinie tendresse. Son livre s’appelleAfrica-America, un livre de rencontres et d’histoires, celles de ces noirs andins, qui s’éveillent à la conscience de leurs origines. Entretien.

RFI : Votre projet Africa-América, c’est en fait un travail sur les diasporas noires. Vous êtes parti en Amérique Latine, pour enquêter sur ce que vous appelez les « les Andes noires ».

Philippe Guionie : J’avais envie d’aller voir une autre Afrique, après, et dans la continuité de tous mes travaux en Afrique de l’Ouest, en Afrique Centrale, sur l’identité, sur la mémoire, avec une série que j’avais fait sur les tirailleurs sénégalais, que je continue. Cette autre Afrique, j’aurais pu l’envisager au Brésil. Et j’ai eu envie de défricher de nouvelles frontières, de nouveaux territoires, les Andes noires. Peu de gens savent qu’il y a aujourd’hui des populations, des diasporas noires, qui sont issues de l’esclavage espagnol. J’aime bien quand la photographie raconte des histoires, montre des visages méconnus ou oubliés, d’une histoire en construction.

RFI : Vous dites une autre Afrique, pas une autre Amérique. C’est la même chose ?
 
P.G. : Oui, c’est vrai. Un des enjeux par rapport à tout ça c’est que je ne voulais pas absolument retrouver et illustrer une Afrique qui n’existe plus, une sorte d’exotisme contemporain. C’est un des enjeux et un des écueils que je voulais éviter. C’est-à-dire garder ce que je suis, c’est-à-dire quelqu’un qui fait des portraits frontaux, qui les inscrit dans un territoire, intemporel, noir et blanc… et voyager sur un territoire large. C’est une grande fresque documentaire, initiée en 2008, finalisée en 2010, montrée en 2011, sur sept pays, des milliers de kilomètres du nord au sud, de la Colombie jusqu’au Chili, en passant par l’Equateur, le Pérou, la Bolivie, etc.

RFI : Quelle est l’importance de ces communautés noires africaines en Amérique latine, dans les pays que vous citez ?

P.G. : C’est un travail sur des minorités. Ce sont des gens qui – même s’il y a quelques variantes en fonction de ces pays, et encore une fois je ne parle que des Andes – ce sont des gens qui sont minoritaires, donc ils ont peu ou pas de droits. La plupart, comme au Chili par exemple, les « Afrodescendants », comme on les appelle, Afro-Chiliens et Afro-Colombiens, Afro-Vénézuéliens, n’existent pas ou peu. Ils ne sont pas forcément inscrits dans la Constitution. Donc c’est intéressant pour un photographe de poser des visuels sur une population qui officiellement n’existe pas. Je ne fais que passer. Ce travail reste superficiel, mais il est ancré sur un territoire, où j’ai pu et j’ai souhaité photographier des gens très connus, comme par exemple un ministre de la Culture en Colombie, et des gens de la rue, paysans, prostituées, simples musiciens, etc. Cela m’a intéressé. Ca reste un travail partiel, partial, subjectif. C’est ça la photographie documentaire que je revendique. Mais j’avais envie parce qu’ils se prennent en main. Ils veulent savoir d’où ils viennent. Ils ont le mythe de l’Afrique, « Terra Madre », comme ils disent. Ils ne veulent pas revenir en Afrique. Là n’est pas l’enjeu. Ils veulent simplement exister, là où ils sont, dans ces pays, où, encore une fois, ils n’ont pas d’existence officielle.

RFI : Alors qu’ils sont quand même quelques milliers, centaines de milliers, voire quatre ou cinq pour cent de la population.
 
P.G. : Exactement. La Colombie est le pays le plus noir après le Brésil. A peu près 12 %, estimation moyenne, médiane, de la population colombienne est noire. C’est 3-4 % au Pérou, c’est 0,01 % au Chili, où l’Etat chilien dit qu’il n’y a pas eu l’histoire de l’esclavage sur son territoire. La preuve que si, puisque j’en ai rencontré au nord, à Arica, et ça, c’est intéressant. Mais « Africa-América » c’est ça. C’est un itinérant sur une mémoire contemporaine.

RFI : Africa, « Terra Madre », est-ce que cela veut dire que tous ces Afro-Colombiens, -Boliviens, Afro-Andins, donc, considèrent vraiment l’Afrique comme la terre d’origine ? Est-ce qu’il y a une prise de conscience chez les gens que vous avez rencontrés ? 

P.G. : La prise de conscience, elle existe. Je dirais que beaucoup de choses se sont perdues avec l’esclavage espagnol qui a été terrible dans certains endroits, et puis d’une façon générale. Beaucoup de choses se sont perdues, du lien avec ce continent originel. Il y a un mouvement de fond actuellement, de vouloir retrouver des éléments culturels, des éléments de rythmes musicaux, de certaines pratiques culinaires, développer des liens culturels ou éventuellement politiques entre les deux continents. Quand je suis à Brazzaville ou à Dakar, les jeunesses de ces pays respectifs ; le Congo ou le Sénégal, ne connaissent pas ces diasporas noires. Ils savent qu’il y a des populations noires au Brésil, mais qui sait qu’il y a 3 à 4 % d’Afro-Equatoriens ? Peu de gens le savent.

Pascal Paradou, Radio France Internationale

http://www.rfi.fr/culture/20120402-africa-america-andes-noires-noir-blanc-philippe-guionie

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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