Espagne : « Bref, nous sommes une génération perdue »

La crise espagnole ne se traduit pas qu’en statistiques, annonces de coupes budgétaires et levées d’émissions obligataires. Elle inspire aussi les créatifs – artistes, chanteurs, vidéastes – qui ont su traduire avec humour et esprit les troubles que traverse leur pays. Deux vidéos publiées il y a une semaine en témoignent.

Essai sur la génération perdue

Benjamin Villegas, né dans la banlieue de Barcelone en 1982 d’une famille andalouse, a produit un petit bijou sur la “génération perdue”, la première génération post-dictature née pleine d’espoir, dont l’horizon s’est sombrement bouché. Sa vidéo, postée le 9 avril sur le Web, totalise plus de 350 000 vues en à peine une semaine (146 000 vues sur la vidéo officielle et 224 000 vues sur une vidéo repostée), par le simple effet du bouche-à-oreille. Sur un ton qui n’est pas sans rappeler certains épisodes de Bref, la mini-série phare de Canal+ (voir l’épisode “Bref, j’ai grandi dans les années 90“), Benjamin Villegas parvient à mettre des mots et des images sur le désarroi et les espoirs douchés de sa génération.

“On nous a fait croire que nous faisions partie de la génération la mieux préparée, que nous serions invincibles. Nous avions juste à souffler des bougies chaque année, exprimer nos désirs, étudier, nous diplômer, être honnêtes, rencontrer notre moitié par un baiser magique (…). On l’a cru, mais la réponse a été… un tas de merde, comme [le processus universitaire de] Bologne, la bulle immobilière, le travail précaire, la corruption, la télé-poubelle, la classe politique.”

Cette vidéo-manifeste, inspirée notamment par un documentaire diffusé en janvier sur la télévision publique espagnole, dans laquelle se retrouvent de nombreux jeunes Espagnols, est en fait un prélude et un teaser. Sur la plateforme de financement communautaire Verkami, Benjamin Villegas espère récolter des fonds pour produire le premier album de son groupe, Anicet Lavodrama (du nom du joueur de basket centrafricain, star de la ligue espagnole dans les années 1980). L’album s’intituleraEssai sur la génération perdue. Les chansons sont écrites, il manque encore 2 000 euros pour les enregistrer.

Simiocracia

A 29 ans, le jeune dessinateur catalan Aleix Salo est devenu une véritable star des réseaux sociaux en postant l’an dernier sur YouTube le “booktrailer” (autrement dit la vidéo promotionnelle) de sa première bande dessinée Españistan. De la bulle immobilière à la crise. Drôle et volontairement simpliste, l’auteur décortiquait l’origine de la crise économique en dressant un tableau des dix années qui l’ont précédée et parvenait, en plein mouvement des Indignés, à incarner la révolte des jeunes Espagnols face au système économique et politique. En deux semaines, plus de deux millions de personnes avaient vu le film, qui cumule aujourd’hui plus de huit millions de visites.

Le 9 avril, sa nouvelle vidéo promotionnelle Simiocracia. Chronique de la grande gueule de bois économique, a fait un énorme buzz sur les réseaux sociaux. En une semaine, elle a été vue par plus d’un million de personnes. Durant six minutes, le jeune dessinateur, qui se dit passionné d’économie, revient sur les coupables de la crise et la gestion politique qui a suivi (2008-2011), pour en conclure que le pays est gouverné par des singes…

La vidéo commence par le rappel de la faillite du géant immobilier Matinsa Fadesa qui a laissé sept milliards d’euros de dettes et un stock de logements monstres aux banques espagnoles. Avec un ton satirique, il dénonce le trio amoureux formé par les administrations, les constructeurs et les caisses d’épargne qui a transformé “le secteur public et financier espagnol en un groupe d’insolvables qui se prêtent de l’argent entre eux”. Il brosse le portrait d’une société plus occupée à célébrer le triomphe de footballeurs, qui déclarent leurs primes à l’étranger pour ne pas payer d’impôts, qu’à s’inquiéter de l’augmentation exponentielle du nombre de chômeurs. L’auteur s’en prend aussi à la politique de relance menée par José Luis Rodriguez Zapatero, le plan E, doté de 50 milliards d’euros dont 8 milliards destinés à la mise en route de travaux publics ont servi… à rénover des trottoirs. Aleix Salo s’attaque enfin à la politique de rigueur imposée par l’Europe, qui étrangle l’économie. Tout ça, avec un humour très noir, propre à cette génération que l’on dit perdue.

Mathilde Gérard et Sandrine Morel, L’Espagne désenchantée

http://espagne.blog.lemonde.fr/2012/04/18/bref-nous-sommes-une-generation-perdue/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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