L’homme qui lit à l’oreille du peuple

Je ne sais si le camarade Jean-Luc a des chiffres mais je sais au moins qu’il a des lettres. Et de belles lettres. Sans juger d’aucune façon de la teneur de ses propos, de la pertinence de ses propositions, de la probité de ses intentions, étant forcé à un nécessaire devoir de réserve, je me dois cependant d’avouer que son maniement de la langue française flatte la molasse de carcasse d’écrivain à la noix qui sommeille en moi tout juste susceptible de se réveiller quelques semaines par décennie pour pondre des romans plus ou moins approximatifs.

Ah c’est que cet homme, contrairement à tous les autres candidats sélectionnés pour la course à l’échalote pestilentielle ou présidentielle, c’est selon, à commencer par l’ancien valet de chambre de Ségolène, a lu.

Ca se sent. Ca se renifle. Ca se hume.

Ahuri, je l’ai entendu commencer des phrases par de fracassants et tonitruants “d’aucuns”.

Interloqué, je l’ai écouté recourir à des adverbes juteux et délicieusement désuets comme un “nonobstant ” fleurant bon la compagnie proustienne.

 

Ébaubi, je l’ai surpris à entonner des phrases amples et aériennes, à la structure quasi faulknérienne, pouvant s’enorgueillir de posséder dans le même élan fougueux un sujet, un verbe, un complément d’objet direct, un complément circonstanciel de lieu, de temps, de manière, là où tant d’autres se contentent d’annonces rédigées en un style si aride qu’il rendrait mélancolique et suicidaire un poteau télégraphique.

Une langue fleurie, articulée, poétique qui s’en va ruisselante de verbes évocateurs chanter l’homme nouveau, savoureuse d’adjectifs flamboyant parler au cœur des hommes bafoués au quotidien dans leur dignité d’êtres humains, élégante d’adverbes puissants s’adressant à la conscience humaine des gens de bonne volonté que le temps a fini par rendre amers et désillusionnés.

Il n’est pas question ici de juger du bien-fondé des discours du camarade Jean-Luc. Je laisse ce soin à d’autres beaucoup plus avisés dans les affaires publiques que mon crétin de cerveau, ramolli par des heures d’onanisme footballistique, à des experts certifiés versés dans l’étude de l’épineux problème de la dette souveraine à laquelle je n’entends rien, ne veux rien entendre, ma vie étant déjà assez compliquée comme cela… tout en demeurant assez lucide pour réaliser que les propositions du camarade Jean Luc aussi pittoresques et parlantes soient-elles se heurteraient de plein fouet à la réalité inflexible du monde moderne.

Il s’agit d’autre chose. De cette simple appétence pour la langue française. De ce goût affirmé pour des phrases qui prennent le temps de se dévoiler, de s’effeuiller, de se découvrir, de ces phrases qui ne claquent pas toutes comme des slogans publicitaires dont on s’aperçoit après-coup qu’elles sont vides et creuses comme des urinoirs désaffectés, de ces réparties saillantes qui énoncent peut-être parfois des vérités naïves ou des propos transis d’un romantisme daté mais dont on ne peut nier ni la sincérité ni l’allant ni la force de conviction aussi éphémère cette force soit-elle.

Avec cet accent rocailleux, gaullien, railleur, le camarade Jean-Luc ressuscite la langue de la France éternelle, cette langue vernaculaire qui, de Rousseau à Michelet, de Zola à Katherine Pancol, a toujours su incarner avec superbe l’âme d’un peuple fougueux et indomptable qui n’attend qu’une étincelle pour continuer à écrire en lettres de sang son grand roman national.

Laurent Sagalovitsch, You will never hate alone

http://blog.slate.fr/sagalovitsch/2012/04/16/lhomme-qui-lit-a-loreille-du-peuple/

 

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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