Drieu sur papier bible

Pierre Drieu La Rochelle (1893-1945) a-t-il sa place dans la Pléiade ? Le plus extraordinaire est qu’en 2012, la question se pose encore. Comme ce fut le cas pour Céline et Morand. Si elle ne se posait qu’en termes esthétiques, ce ne serait pas un problème ; la postérité a sa part de subjectivité et d’arbitraire surtout lorsqu’il s’agit d’histoire littéraire. D’autant que le prestige de la collection étant ce qu’il est, les lecteurs la considèrent comme faisant naturellement partie du patrimoine national ; à ce titre, ils s’expriment sur ses choix au même titre qu’un bien collectif. Ils exercent tous deux métiers : le leur et directeur de collection de “La Pléiade”. Appelons cela la rançon de la gloire. On s’en doute, l’enjeu est plus directement politique eu égard aux engagements de Pierre Drieu la Rochelle : fasciste, antisémite, antirépublicain, xénophobe, favorable à une fédération européenne sous hégémonie allemande cuvée 33-45 pour avoir aussi trop (mal) lu la Volonté de puissance de Nietzsche. Voilà pour le décor. Et si l’on veut entrer dans les détails : membre du Parti Populaire Français (PPF) de Jacques Doriot de 1936 à 1939 puis à nouveau de fin 1942 à début 1943. On entend déjà les cris d’orfraie : comment ? un collabo dans la Pléiade ? Nul doute que son ami Malraux, exécuteur testamentaire de son oeuvre, et qui lui demanda en 1942 d’être le parrain de son fils, ne s’en serait pas offusqué. En sonnant la charge (ici par exemple, j’appuie lourdement sur le “ici” car le nouveau bleu soulignant les liens sur les blogs du Monde.fr est à peu près invisible), d’aucuns se sont emmêlés les pinceaux dans l’histoire littéraire, condamnant par exemple Drieu pour avoir “verrouillé” la Nrf sous l’Occupation alors que grâce à lui, non seulement la revue mais la maison Gallimard ont pu se libérer des scellés, ouvrir à nouveau, verser leurs droits aux auteurs (beaucoup tel Simenon vivaient de leurs droits et non de leur traitement de professeur tels Sartre ou Guéhenno), fonctionner à nouveau comme les autres maisons et, bien évidemment, publier dans la revue des auteurs conformes à l’air du temps (Chardonne, Fernandez etc) et d’autres aussi aux engagements exclusivement littéraires (Montherlant etc) ; qu’aurait-on voulu en sus, que la Nrf publiât Le Silence de la mer ?

Ce volume de Romans, nouvelles, récits (1932 pages) est édité, avec la collaboration de Julien Hervier, Hélène Baty-Delalande et Nathalie Piégay-Gros, sous la direction de Jean-François Louette, professeur de littérature française du XXème siècle à la Sorbonne et auteur de travaux sur Sartre, Bataille, Péguy, Nimier; il rassemble l’essentiel de son œuvre à l’exception regrettable de  L’Homme à cheval et d’Une Femme à sa fenêtre. On ne s’étonne donc pas, comme le titre l’annonce, de ne pas y trouver davantage Avec Doriot, l’Europe contre les patries, Le Jeune européen ou Socialisme fasciste. Ce qui ne nous manquera pas s’agissant de ces essais politiques car ils ne présentent d’intérêt que pour les historiens. Considérée comme hors-genre tant elle excellait à les mélanger tous, on crut son oeuvre hétéroclite alors qu’au fond, la plupart de ses textes relèvent de ce qu’il baptisa lui-même « la fiction confessionnelle » échafaudée sur le terreau de la satire acide et de la diatribe griffue contre « la Gueuse » en général et les présidents Alexandre Millerand et Albert Lebrun en particulier. C’est évidemment dans sa préface, généralement fort substantielle, qu’un tel volume est guetté au tournant. Celle-ci est remarquablement équilibrée. Son auteur y relève justement que l’indéfinition générique de l’œuvre de Drieu correspond à « un vœu d’indéfinition existentielle » qui n’a pas fini de susciter des interprétations (Jean-François Louette s’en explique plus longuement ici). Récemment encore, l’historien Jacques Cantier lui consacrait une nouvelle biographie (314 pages, Perrin) tandis que Jean-Baptiste Bruneau explorait la réception critique de son oeuvre dans Le Cas Drieu. Drieu la Rochelle entre écriture et engagement. Débats, représentations et interprétations de 1917 à nos jours (648 pages, Euridit).

Sa courte trajectoire est claire et cohérente. Son fil rouge ? Plutôt noir : une névrose d’échec fondée sur l’autodénigrement qui l’entraîna irrésistiblement dans une spirale jusqu’au suicide maintes fois différé puis accompli. Sa seule réussite. Son Journal 1939-1945, que Gallimard publia en 1992 non sans susciter de vives polémiques, fut en quelque sorte le chevau-léger de cette Pléiade. Car si l’éditeur a pu aider il y a vingt ans le diariste à manifester d’outre-tombe sa haine raciale, son délire politique, sa confusion intellectuelle et ses fantasmes mystiques, il n’y a aucune raison pour qu’il le censure à son meilleur, à savoir sa fiction où éclatent ses vraies qualités de romancier et de nouvelliste. La toute première d’entre elles : « le charme quand même » du styliste hors pair, dût-t-il se mettre au service de l’antisémitisme, de la misogynie et du cynisme au cœur d’un roman subtilement fasciste (Gilles), de la décadence de la démocratie (Rêveuse bourgeoisie, Le Feu follet), de la dénonciation des partis face à l’absurdité de la guerre (La Comédie de Charleroi), de la mort volontaire (Blèche, Récit secret, Etat civil) ou de la décomposition de la nation jusqu’à sa chute finale qui ne peut être qu’apocalyptique. Le charme quand même, parfaitement; l’expression du préfacier fera certainement bondir ceux qui en sont à juger l’oeuvre d’un écrivain en fonction de son engagement politique (bizarrement, cela touche beaucoup moins Aragon et Eluard, par exemple, et on ne peut que se réjouir de cet “oubli”) ; ayant découvert Drieu à 20 ans,  je n’ai jamais renié l’empreinte de “ce charme quand même” qui est avant tout, au-delà d’une biographie prétendument sulfureuse et de la dimension tragique de sa personnalité, une écriture, un ton, une manière de faire sonner la langue. Cela tient à si peu de choses que c’est irréductible à un pastiche.

Il s’est fourvoyé ; il a payé en se faisant justice. Demeure l’écrivain antimoderne,hanté par la ratage en toutes choses, vulnérable tant il était perclus de haine de soi, dandy nonchalant et dédaigneux de ses contemporains, dont la postérité a voulu faire un écrivain maudit du troisième type. Il a enfin toute sa place dans la Pléiade à condition de ne pas ployer sous le poids du mythe romantique et vénéneux et, comme nous y invite son éditeur, de ne jamais dissocier son esthétique de son idéologie, ni de laisser l’une éclipser l’autre.

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/04/20/drieu-sur-papier-bible/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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