L’équation du premier tour de la présidentielle

Dimanche soir, sur les coups de 20 heures (voire un peu avant…), 45 millions d’électeurs pourront comparer les résultats des dix candidats de la présidentielle aux estimations avancées par les sondeurs.

Les dernières enquêtes publiées depuis le 13 avril par les huit instituts (BVACSAHarris InteractiveIfopIpsosLH2OpinionWay et TNS Sofres) placent François Hollande en tête (27,8% en moyenne) devantNicolas Sarkozy (26,7%), Marine Le Pen (15,7%), Jean-Luc Mélenchon(14,2%), François Bayrou (10%), Eva Joly (2,3%), Nicolas Dupont-Aignan (1,4%), Philippe Poutou (1,2%), Nathalie Arthaud (0,8%) etJacques Cheminade (moins de 0,5%). Le candidat socialiste est donné vainqueur du second tour, le 6 mai, avec 53% à 57%.

Mais de nombreuses incertitudes planent encore sur ces chiffres, entre marges d’erreur, niveau de l’abstention et changements de vote de dernière minute (30% d’électeurs indécis en moyenne). Quelles sont les clefs historiques et politiques qui permettront de les analyser?

Nicolas Giscard destin? Comme son prédécesseur, le président-candidat court un grand risque de voir son socle électoral passer, en un mandat, sous les 30% au premier tour, et d’être talonné voire dépassé par son adversaire socialiste. «S’il n’est pas en tête au premier tour, c’est mort», a récemment déclaré un ministre au Parisien,tandis qu’un sénateur UMP affirmait à l’AFP:

«Sur sa seule énergie, il a réussi une sacrée remontée mais ça ne suffira pas. Si Sarkozy ne vire pas en tête dimanche avec 4 ou 5 points d’avance sur Hollande, c’est cuit.»

Créer au premier tour un écart comparable à celui qu’il avait creusé surSégolène Royal en 2007 sera d’autant plus indispensable au sortant que, sauf ralliement de François Bayrou, il sera le premier candidat depuis le général de Gaulle en 1965 à affronter le second tour sans consigne de vote en sa faveur. C’est la condition qui lui permettrait d’aborder le second tour sur une dynamique moins défavorable et d’espérer séduire davantage d’abstentionnistes du premier tour et d’électeurs des candidats éliminés, notamment du côté du FN, dont«l’engouement des électeurs […] pour les candidats UMP […] a fortement baissé» durant le quinquennat, selon une récente étude de l’école Polytechnique.

«Tout ou presque paraît […] changé depuis le désastre de 2002»,concluait début mars le chercheur du Cevipof Henri Rey dans une note de recherche sur l’électorat socialiste. Comme Ségolène Royal en 2007, François Hollande devrait réussir à dissiper le spectre du 21 avril 2002 en se qualifiant aisément pour le second tour.

Mais contrairement à elle, il pourrait bénéficier d’importantes réserves de voix à gauche: plafonnant à 36,5% en 2007, le total des voix de gauche, écologistes et extrême gauche compris, est évalué en moyenne par les instituts à près de 47% des voix, ce qui serait du jamais vu depuis 1988.

De son niveau propre —pour l’instant annoncé plus haut que les «challengers» François Mitterrand en 1981 (25,85%), Lionel Jospin en 1995 (23,30%) et Ségolène Royal en 2007 (25,87%)— et du total gauche qui sortira des urnes dimanche dépendra en partie l’attitude du candidat au second tour envers ses deux principaux «réservoirs» de voix, François Bayrou et Jean-Luc Mélenchon.

Car le candidat du Front de gauche, dont plus de 80% des partisans s’affirment prêts à se reporter au second tour sur François Hollande, effectue pour l’instant la percée de la campagne et s’apprête à rassembler sur son nom plus d’électeurs que n’importe quel candidat de gauche non-socialiste depuis George Marchais en 1981 (15,35%).

S’il a pu rêver de figurer au second tour, il affirme désormais que son principal «objectif» est de dépasser Marine Le Pen, avec qui il s’est violemment accroché durant la campagne. S’il y réussissait, la gauche occuperait pour la première fois sous la Ve République deux des trois premières places du «podium» du premier tour.

La candidate du FN, elle, a affirmé à l’AFP que «à peu de chose près»,elle fera «le double» de voix de meilleur ennemi, «largement surévalué»Bruno Bilde, son directeur de la communication, a lui évalué sa candidate à 20% des intentions de vote —il est vrai que le vote FN est traditionnellement le plus mal évalué par les sondeurs,comme l’ont prouvé les présidentielles précédentes.

Mais le duel face à Jean-Luc Mélenchon n’est que le but annexe d’une échelle à quatre crans. Le triomphe: l’accession au second tour, dix ans après Jean-Marie Le Penévoquée régulièrement en 2011 mais désormais devenue peu probable. Le «succès»: le fait de surpasser les 16,86% de son père en 2002 —une performance qu’il faudrait mettre en rapport avec l’abstention puisque, rappelle Joël Gombin,doctorant en sciences politiques sur le vote FN à l’université de Picardie, «on peut avoir une Marine Le Pen très haute sans qu’elle le soit pour autant en pourcentage des inscrits». Sur ce critère, le meilleur score du FN reste d’ailleurs, non pas celui de 2002, mais celui de 1995. En dessous, selon un de ses proches cité par Europe 1, ce serait une «déception», et même un «échec» sous 15%.

Au-delà du premier tour, la candidate du FN aura aussi le regard fixé sur les législatives et notamment sur son score dans sa circonscription du Pas-de-Calais. Un scrutin traditionnellement peu favorable à son parti, surtout quand il suit une présidentielle où «le vote que l’on exprime n’est pas seulement un vote de préférence sur l’exercice du pouvoir», selon Joël Gombin. En 1988, 2002 et 2007, le FN avait vu son score baisser de cinq à six points en un mois, échouant à qualifier plus de dix candidats au second tour.

Dimanche soir, François Bayrou aura peut-être rajeuni de dix ans: les sondages le situent plus proche de ses 6,84% de 2002, canal UDF historique, que des 18,58% de 2007, canal «troisième homme» pré-MoDem. Appâté avec l’os Matignon par plusieurs dirigeants de droite, salué pour ses positions sur la moralisation de la vie publique par François Hollande, le député des Pyrénées-Atlantiques sera forcément très courtisé et observé pendant les quinze jours de l’entre-deux-tours.

Mais il va aussi être confronté à ce que Le Monde qualifie de«quadrature du cercle», la difficulté à formuler une position face à un électorat qui, comme en 2007, est présenté comme coupé en trois tiers légèrement inégaux, un enclin à voter Hollande, un à voter Sarkozy, le dernier à s’abstenir ou voter blanc…

5%: ce chiffre magique, celui du seuil de remboursement des dépenses de campagne, fait rêver les écologistes, puisqu’il s’agit aussi de leur meilleur score à la présidentielle, les 5,25% de Noël Mamère en 2002. Sur RTL, la candidate a affirmé son objectif de battre ce «meilleur score historique», tandis que son porte-parole Pascal Durand espère«peut-être deux ou trois points de plus» que le score dont la créditent actuellement les sondages.

Dans une note publiée mi-mars, le politologue Daniel Boy notait qu’une mauvaise performance ne trancherait pas avec les précédentes des écologistes dans la course à l’Elysée, mais conclurait sur une mauvaise note un quinquennat marqué par des réussites dans les scrutins intermédiaires (européennes, régionales, cantonales, sénatoriales…).

Et laisserait augurer, selon l’expression de Dominique Voynet, de«coups de canifs» dans l’accord électoral par lequel le PS a laissé soixante circonscriptions à son allié: dans l’Est parisien, où EELV a disputé le leadership au PS durant le quinquennat, la députée PS Danièle Hoffman-Rispal pourrait ainsi se présenter face à Cécile Duflotaux législatives.

Aucun des candidats «francs-tireurs» de la droite (Jean Royer, Michel Debré, Marie-France Garaud, Philippe de Villiers, Alain Madelin…) n’a jamais dépassé les 5%, et l’ancien élu UMP ne devrait pas faire exception. Crédité pour l’instant d’un score dans les eaux de celui de sa liste aux européennes de 2009 (1,77%), le président de Debout la République devrait surtout être attentif à son score dans son fief de Yerres (Essonne), dont il est député-maire. Aux européennes et aux régionales, son parti était sorti en tête dans sa circonscription avec respectivement 24% et 36% des voix.

Le pic du 21 avril 2002 (trois candidats trotskistes pour près de 10% des voix) semble loin. «On a été une petite voix et on fera le score qu’on fera, mais je pense qu’on a réussi à semer des graines qui compteront pour l’avenir», a reconnu la porte-parole de Lutte ouvrière,tandis que l’ouvrier automobile de Blanquefort (Gironde) a espéré un«score honorable».

Reste à voir lequel des deux candidats sortira devant (c’était LO en 1974 et 2002, le NPA —alors LCR— en 2007) et s’ils réussiront à dépasser le score le plus modeste de leur formation (0,37% pour Alain Krivine en 1974, 1,33% pour Arlette Laguiller en 2007). Deux défis pour lequel Philippe Poutou, qui estime avoir bénéficié de la campagne officielle, semble avoir une petite longueur d’avance.

«Je n’ai pas l’espoir d’un score, j’ai l’espoir de créer un mouvement»,expliquait fin mars sur Europe 1 le candidat du petit parti Solidarité et Progrès, quelque jours après son accession-surprise au statut de candidat officiel. Déjà en lice en 1995, il avait recueilli précisément 84.959 voix (0,28%), avant d’être quelques mois plus tard le seul candidat à voir ses comptes invalidés par le Conseil constitutionnel dans des circonstances douteuses. S’il améliorait cette fois-ci son score, il pourrait franchir la barre symbolique des 100.000 voix.

Jean-Marie Pottier, Slate.fr

http://www.slate.fr/story/53649/presidentielle-premier-tour-scores-candidats

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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