« Le Messie » de Haendel à Hendrix

Il paraît que c’est de Sacha Guitry, cette scie selon laquelle le silence qui suit la musique de Mozart, c’est encore du Mozart. En tout cas, ce qui a suivi la représentation du Messie de Haendel dans la version réorchestrée de Mozart, le 15 mars 2011 au Châtelet à Paris, ce n’était ni du Haendel ni du Mozart ni même du silence. C’étaient des paroles nées de la musique. Jean-Luc Choplin, le directeur du théâtre, ayant eu l’envie d’interroger l’actualité du messianisme, pria des artistes, des écrivains, des philosophes de s’exprimer à l’issue de la représentation du chef d’œuvre, oratorio sacré en trois parties (le monde avant la Rédemption, la mission salvatrice du Christ, l’humanité rachetée) créé en 1742 non dans une église mais,horresco referens, dans un music-hall. Le compositeur avait demandé que les recettes aillent au rachat de prisonniers pour dettes de la prison de Dublin. Or, le Châtelet a été bâti sur une ancienne prison pour dettes. Inouï, non ? Pour ceux qui n’y étaient pas, le recueil de ces interventions vient de paraître sous le titre Figures du Messie (206 pages, 17 euros, Le Pommier).

Certaines sont attendues, sinon prévisibles, telles celle de René Girard ; puisqu’il voit du bouc-émissaire partout en toutes circonstances sous toutes les latitudes, la Passion ne pouvait décemment échapper à son prisme exclusif d’une explication du monde ; et tant pis si les Evangiles n’emploie pas l’expression s’agissant de Jésus, il suffit de se dire qu’en ce temps-là on parlait plutôt d’agneau de Dieu, et il ne faudrait pas le pousser pour qu’il fasse de cette victime un « agneau-émissaire ». Michel Serres ne fut pas plus convaincant. Cela devient plus intéressant lorsque le musicologue Gilles Cantagrel contextualise un peu tout cela (il l’évoque ici aussi en audio), d’autant que cette oeuvre, de longue date sortie de l’Eglise, est dépourvue de tout ressort dramatique. Ou que l’éditeur Benoît Chantre s’interroge sur ce que l’inspiration de cet oratorio doit à Paul de Tarse (beaucoup, d’après lui), sur l’art et la manière de rendre ce Dieu qui vient qui se dit Fils de l’homme, et se veut tout à la fois roi, prophète et prêtre. Sylvie Germain emprunte cette même voie. J’ignore si, comme le dit Florence Delay, en retirant le Messie du monde, nous retirerions « une grande partie de sa bibliothèque » ; mais je l’imagine bien, ainsi qu’elle le raconte, rentrant d’une visite à la Sagrada Familia, disant à son taxi qu’elle vient de voir l’endroit le plus visité du monde, et s’entendant répondre par le chauffeur barcelonais que ce ne peut être que le stade olympique car c’est là qu’apparaît le Messi… (si vous n’avez pas compris, faites le 10). Le philosophe Marc de Launay remet les pendules à l’heure en soulignant la prévalence de l’Ancien Testament, notamment le « Livre de Job » :

« Car je sais que mon Rédempteur est vivant, et qu’il demeurera le dernier sur la terre. Et lorsqu’après ma peau ceci aura été rongé, je verrai Dieu de ma chair. Je le verrai moi-même, et mes yeux le verront, et non un autre. Mes reins se consument dans mon sein.” (Job 19, 25 à 27, traduction de David Martin, 1744)

Job surgit en ouverture de la troisième partie du Messie, en des versets puisés dans la King James Bible, que l’on trouvait également depuis 1662 dans le service funèbre du Book of common prayer. Marc de Launay revient donc sur les sources de Haendel, en précisant que l’hébreu Mashia’h devient en grec Christos « celui qui a bénéficié d’une onction » ; mais le philosophe Dan Arbib lui répond dans le texte suivant queMashia’h signifie également « oint » sans qu’il soit jamais question de Rédemption… Le philosophe Vincent Delecroix a raison de rappeler que la célébration esthétique du Messie ne peut qu’une commémoration puisque le Messie est venu et que son temps est passé. Du moins pour les Chrétiens.  D’autres, les Juifs, l’attendent et le guettent encore, mais c’est une autre histoire, une autre musique. Longtemps, cette partition véritablement habitée, hantée par l’état de grâce et de quasi transe dans lequel Haendel s’est trouvé durant les vingt-quatre jours et nuits où il l’a noircie, a éclipsé le livret de Charles Jennens sur le rachat de l’humanité par le sacrifice. Figures du Messie invite à le redécouvrir sans jamais oublier, comme nous y invite Bernard Sichère, qu’ « il s’agit surtout de parler de la musique ». Un regret: que l’on y ait si peu fait cas de l’iconographie du Messie de Haendel à travers, par exemple, la manière dont les maisons de disques ont illustré leurs pochettes de 33 tours ou couvertures de CD :Mise au tombeau du Titien, Résurrection de Piero della Francesca, Ecce Homodans lequel Antonio Ciseri montre Ponce Pilate présentant Jésus de Nazareth aux hiérosolymitains, sans compter les traditionnels portraits du compositeur par Denner ou Hudson. Là où d’autres musiques sacrées échoueraient à émouvoir, le Messie de Haendel réussirait à bouleverser les âmes les plus résolument athées. Certaines paroles prononcées ce soir-là au Théâtre du Châtelet enrichissent l’intelligence de l’œuvre et la sensibilité à son auteur; d’autres en revanche font regretter le silence qui suit la musique.

Si vos pas vous mènent à Londres, faites un tour à Brook street, dans le centre à la maison de George Friedrich Haendel. Le lieu est toujours “habité”. Son lit, son bureau, ses affaires. Il vit, travaille, dort, rêve dans cette chambre pendant trente six ans. Il y fait sa toilette tout en y recevant copistes, commanditaires et musiciens. Les fenêtres donnent sur la rue. Mais la salle de composition est à l’étage en dessous ; c’est une petite pièce faiblement éclairée par une fenêtre qui donne sur la cour, à l’abri de la rumeur du monde. C’est là qu’il écrit son oratorio sacré au cours de l’été 1741. On dit que durant ce temps, il ne touche pas aux plats qu’on lui présente et qu’il ne cesse de pleurer. Les premières représentations remportent un grand succès. Il dirige au clavecin. Une fois l’an, il mobilise le Messie pour un concert de charité à la chapelle de l’hopital des enfants trouvés. Il me plaît, cet homme qui est resté fermement luthérien en un temps et dans des lieux, tant l’Allemagne que l’Italie, où la conversion au catholicisme l’aurait aidé. Pour que la représentation de sonRinaldo soit fidèle à sa partition, Haendel demande que soit prévue une volée de moineaux. Un jour, il les entend mais ne les voit plus. Ses sept dernières années se passent dans le noir. Au dernier étage, il suffit de traverser un couloir pour se retrouver dans un autre univers musical et de ressortir par une autre maison que celle où l’on est entré : avant cela, là-haut, entre les deux, on s’enfonce dans un vieux Chesterfield et l’on se saisit de la première chose à notre portée sur le guéridon : une partition du Messie… Avant de quitter ce lieu hanté, jetez un œil à la façade. Ces deux maisons sont mitoyennes jusqu’à n’en faire plus faire qu’une. Chose rare, deux plaques rondes en émail bleu et blanc du English Heritage sont apposées l’une contre l’autre. Là où Haendel a écrit leMessieJimi Hendrix a vécu en 1968 et 1969 avec sa petite amie anglaise, Kathy Etchingham. A Brook Street, Haendel et Hendrix vont bras dessus bras dessous, et l’on se prend à rêver de ce que la guitare de Jimi aurait pu faire de l’“Alleluia” duMessie de son voisin de palier, avec le génie qu’il déploya lorsqu’il s’empara duStar Spangled Banner à Woodstock…

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/04/25/le-messie-de-haendel-a-hendrix/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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