Après les 11% de Jean-Luc Mélenchon, quel avenir pour le Front de gauche?

Marc Lazar est professeur d’histoire et de sociologie politique à Sciences Po et à l’université Luiss-Guido Carli de Rome. Il est notamment l’auteur de Le communisme, une passion française.

Quelle analyse faites-vous du score de Jean-Luc Mélenchon? S’agit-il d’un échec dans la mesure où il fait moins que ce qu’il espérait et termine loin de Marine Le Pen ou d’un succès parce qu’il réunit quand même plus 11% des suffrages exprimés sur son nom seul?

Marc Lazar: On peut effectivement voir ce score de deux manières. Il y a clairement une déception, que Jean-Luc Mélenchon a eu du mal à cacher, due d’une part aux sondages qui l’annonçaient très haut, et d’autre part à l’objectif, qu’il s’était fixé sur la base de ces sondages, debattre Marine Le Pen.

Mais la force politique qu’il représente, qui rassemble le Parti communiste français (PCF) et le Parti de gauche (PG), fait un score relativement bon si on le compare aux scores de la gauche de la gauche aux précédentes présidentielles. Ces comparaisons sont à prendre avec précaution, notamment parce que le Front de gauche est une nouvelle coalition avec un parti nouveau, le PG. Mais on peut en tirer quelques enseignements.

Jean-Luc Mélenchon est au-dessus des scores additionnés de Jean-Pierre Chevènement, Robert Hue et Christiane Taubira en 2002. Ces trois candidats de la gauche du PS, qui représentent tous une composante du vote Mélenchon de 2012, étaient à un peu moins de 10% au total.

Le score du Front de gauche est également supérieur au total desdeux candidats communistes de 1988, Pierre Juquin et André Lajoinie (un peu moins de 9%), mais inférieur à celui auquel Jean-Luc Mélenchon lui-même s’est comparé à un moment de la campagne, celui de Georges Marchais et de ses 15,3% en 1981. D’un point de vue purement arithmétique, c’est un bon score, mais il n’est pas surprenant pour le type de gauche qu’il a voulu incarner, et reste dans la moyenne des scores de la gauche du PS des élections présidentielles récentes.

La ressemblance entre la carte électorale de Mélenchon et celle du Parti communiste est assez frappante. On retrouve une présence dans le nord de la France, en région parisienne, en Lorraine, Seine-Maritime, Languedoc-Roussillon, le pourtour occidental du Massif Central. Ces zones sont emblématiques de ce qu’a été le parti communiste au temps de sa splendeur (1946 par exemple) mais aussi du squelette qu’il restait au moment de son déclin dans les années 1990. Cela étant, la carte du vote Mélenchon fait apparaître une extension vers les terres socialistes du Sud-Ouest.

Qu’en est-il de la sociologie des électeurs du Front de gauche?

Jean-Luc Mélenchon a échoué sur les ouvriers, qui ont voté pour Marine Le Pen ou François Hollande. Mais on retrouve d’autres caractéristiques traditionnelles du vote de la gauche et du PCF: les professions intermédiaires et le secteur public, avec un niveau de diplôme relativement faible.

La grande différence par rapport au vote communiste classique se situe dans le vote des jeunes. Selon l’Ifop, Jean-Luc Mélenchon fait 16% chez les 18-24 ans, un score certes éloigné de ceux de François Hollande et Nicolas Sarkozy, mais devant Marine Le Pen.

C’est un bon score quand on sait que l’électorat communiste était vieillissant, et comprenait beaucoup de personnes âgées et de retraités. Cette petite percée chez les jeunes est incontestablement due à la personne et à la campagne de Jean-Luc Mélenchon, à son coté tribun, aux thèmes qu’il a mis en avant.

Quelles mouvances politiques Jean-Luc Mélenchon a-t-il réussi à réunir?

Le vote Mélenchon est l’expression d’un courant historique, celui de la gauche radicale, mais avec le mélange de plusieurs ressorts: un ouvriérisme désuet qui n’a pas eu d’effet et un discours populaire voire populiste (son dernier livre s’appelle Qu’ils s’en aillent tous! Vite, la révolution citoyenne).

Il a beaucoup usé de références à la Révolution, réactivant la flamme de la gauche révolutionnaire et républicaine, tout en rendant hommage aux communistes. Lors de ses meetings, les drapeaux rouges, symboles du communisme, étaient mélangés au bonnet phrygien, symbole de la nation, de la révolution de 1789 et de la République. Il y avait là, en 2012, un air de Front populaire de 1936.

Jean-Luc Mélenchon a aussi réussi à attirer les composantes socialisantes critiques de l’évolution réformiste du PS. Par ailleurs, il a totalement siphonné le vote trotskiste de Lutte ouvrière (LO) et surtout du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), dont il a accentué la crise et qui va se retrouver dans des contradictions insurmontables. Cette élection marque la fin de l’aventure du NPA et du rêve d’Alain Krivine et d’Olivier Besancenot, tandis que LO survivra et restera le parti sectaire qu’il est actuellement.

Bref, Jean-Luc Mélenchon a agrégé toutes ces diverses sensibilité autour de sa personne. Cet édifice qu’il a en quelque sorte construit à l’occasion de cette campagne se pérennisera-t-il, se consolidera-t-il et s’étendra-t-il? Voilà les questions qui se posent maintenant.

Dans le contexte de quasi-disparition du PCF, que veut dire ce score pour le communisme français? Le Front de gauche peut-il remplacer ou tuer le PCF?

A terme, l’objectif est clairement le renversement du rapport de force à gauche, mais il semble difficile à atteindre. Le Front de gauche termine quand même à 17 points de François Hollande. Après le temps de la présidentielle, où Mélenchon incarnait le Front de gauche, les législatives vont consacrer le retour du PCF au coeur du dispositif puisque 80% des candidats du Front seront communistes, comme cela a été prévu. Le Parti de gauche, celui de Mélenchon, sera marginalisé.

Après les législatives, les dirigeants et militants du PCF et du Parti de gauche vont devoir répondre à la question: faut-il aller plus loin qu’une coalition et créer un parti commun? Il se peut que quelques voix y soient favorables au PCF.

Mais d’autres, la majorité selon moi, s’y opposeront vigoureusement, notamment les membres de l’appareil. Que signifiera concrètement alors le Front de gauche? Une simple coalition ou un nouvel acteur politique de la gauche de la gauche qui devra préciser ses modalités d’organisation et d’action hors élections.

Et quelle va être l’attitude du Front de gauche vis-à-vis du PS?

Faut-il aller au gouvernement en cas de victoire de la gauche? C’est l’éternelle question. Rester dans la protestation et s’épuiser, ou participer et s’exposer à des contradictions énormes et des divisions internes.

Jean-Luc Mélenchon a affirmé qu’il ne voulait pas gouverner avec le PS en cas de victoire de François Hollande. Pierre Laurent a renvoyé la décision de son parti à l’après-législatives. La direction du PCF sera peut-être divisée sur ce sujet. Les expériences précédentes de participation au gouvernement (1981-1984, 1997-2002) lui ont coûté cher.

La conjoncture économique est extrêmement difficile. Entrer au gouvernement serait donc périlleux. Etre hors du gouvernement, c’est pouvoir critiquer celui-ci assez librement et pouvoir surfer sur les éventuelles mobilisations sociales. Mais c’est aussi un risque, celui de donner des armes à la droite, d’apparaître comme un ferment de division de la gauche et, là encore, de s’épuiser dans une contestation qui pourrait ne rien obtenir.

On ne peut pas exclure néanmoins la participation de personnalités communistes qui pourraient accepter un secrétariat d’Etat ou un ministère, et surtout d’ex-communistes comme Robert Hue ou Patrick Braouezec. Ces deux questions vont être source de tensions et de discussions dans les semaines qui suivront les législatives.

C’est une chose de faire une campagne présidentielle autour d’un homme, qui plus est aussi charismatique que Jean-Luc Mélenchon, c’en est une autre de régler ces questions en vue d’autres scrutins plus complexes. Les problèmes commencent maintenant.

Enfin, il ne faut pas oublier un facteur fondamental dont va dépendre l’avenir à court terme du Front de gauche et des communistes: le PS aura-t-il la majorité absolue en cas de victoire le 6 mai? Si le Front national se qualifie pour beaucoup de triangulaires, une majorité absolue du PS est une hypothèse plausible. Les socialistes n’auraient alors pas besoin des députés du Front de gauche.

Mais dans le cas contraire, le Front de gauche a une carte à jouer et une marge de manoeuvre, à la fois large, car cela lui permettrait de faire pression sur le gouvernement, et limitée car il ne pourrait pas se permettre de faire tomber ce même gouvernement. Un exercice de corde raide en quelque sorte.

Propos recueillis par Grégoire Fleurot, Slate.fr

http://www.slate.fr/story/54079/melenchon-front-gauche-avenir

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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