Droitisation : le silence de la droite humaniste et modérée

Il y a d’abord cet hymne à la patrie, entonné dès dimanche soir par un Sarkozy conscient que les électeurs marinistes représentent un réservoir électoral inespéré. Puis, le lendemain, à Saint-Cyr-sur-Loire, le président-candidat, une main sur le cœur, vante les mérites du « vrai travail », renvoyant chômeurs et fonctionnaires au rang d’assistés et de faux travailleurs. Le mardi, à Longjumeau, il propose de réserver RSA et minimum vieillesse aux immigrés résidant depuis plus de 10 ans sur le territoire national et ayant cotisé pendant 5 années. Bruno Le Maire, qui jurait le matin même sur Europe1 qu’il y avait « des lignes rouges à ne pas franchir » et que la préférence nationale en faisait partie, ne trouvera rien à redire. Mercredi, à Cernay, Sarkozy poursuit son ode à la frontière et évoque « l’espace vital » à protéger. Ce jeudi, au Raincy, il piétine allègrement les plates-bandes de la patronne frontiste en demandant une présomption de légitime défense pour les policiers.

Pas de doute, le bolide Sarkozy se lance à toute berzingue sur la route de la droitisation, déterminé à affronter tous les virages pour ne pas manquer le rendez-vous du second tour avec les électeurs marinistes. Pourtant, le terme « estomaque » Guillaume Peltier, secrétaire national chargé des sondages à l’UMP : « On a mis les problèmes et les angoisses des Français sous le tapis, si on n’est pas capables de les prendre en compte aujourd’hui, on est irresponsables, l’immigration les préoccupe, il ne faut pas se le cacher. » A cette affirmation, seule la sénatrice de Paris, Chantal Jouanno, ose rétorquer sur lepoint.fr  que « les questions d’immigration, de laïcité, de sécurité sont importantes, mais il ne s’agit pas des seuls fondamentaux de la droite traditionnelle », mettant en garde contre le « mirage douloureux de la droitisation ». Même l’humaniste Raffarin, interviewé dans Le Monde, reste prudent arguant que «le temps de l’analyse viendra après le 6 mai».

Quant aux cadors de l’UMP, ils se taisent. Consciencieusement. François Baroin, Xavier Bertrand, François Fillon, tous sont montés au créneau pour fustiger la « naïveté sans nom »de leur collègue Jouanno coupable, en prime, d’avoir annoncé son souhait de voter socialiste en cas de duel PS/FN aux législatives. Mais pas un n’a osé condamner le coup de barre à droite du président-candidat. Ni même émettre la moindre réserve. La droite modérée attendrait-elle le 7 mai pour donner son avis ? Courageux.

Et Jean-Louis Borloo, où donc est-il passé  ? Le patron du Parti radical qui a fait voter à ses cadres et à ses militants une motion de soutien « attentif et vigilant » à Nicolas Sarkozy n’a donc rien à redire ? Lui qui se targuait de garantir « une France juste », à côté de la France forte défendue par le monarque, a subitement disparu de la surface médiatique. Pas un communiqué, pas une ligne, pas un mot, le candidat choisi par les radicaux penche à droite dans l’indifférence valoisienne la plus totale. Même Rama Yade, d’habitude si prompte à se cabrer quand les figures imposées l’indisposent, fait, pour une fois, preuve d’une retenue oppressante. Importune. L’ex-chouchoute du président qui a tant hésité, louvoyé, rencontrant même les équipes de François Bayrou avant de rejoindre son ancien mentor, se satisferait-elle d’entendre Sarkozy évoquer « une immigration qui ne serait motivée que par l’attraction de prestations sociales parmi les plus généreuses d’Europe  » ? « Tant qu’elle ne franchit pas la ligne rouge d’une alliance avec le FN, l’UMP restera un parti républicain »,rétorque l’ex-chouchoute quand certains l’interrogent. Sarkozy a donc encore de la marge.

En aventurier solitaire, Dominique Paillé, membre du PR, admet : « Cette campagne de second tour est assez loin de mes convictions centristes, humanistes et radicales. Les thèses qui rejoignent celles du FN, je ne peux pas me les approprier. » S’il est le seul à oser, micro ouvert, ce commentaire acerbe, d’autres place de Valois éprouvent pourtant un malaise identique. Réunis en comité exécutif, ce mardi 24 avril, le Parti radical a décidé, à l’abri des regards et des caméras, d’envoyer des émissaires à la rencontre de François Bayrou avant même le second tour de la présidentielle. « La constitution de ce pôle central devient de plus en plus urgente et nécessaire… », souffle un radical, atterré en triple off par la tournure de la campagne sarkozyste.

Et les autres, les centristes de l’UMP, les alliés du Nouveau centre, que pensent-ils de ces discours où il n’est plus question que d’immigration à diviser par deux, d’assistanat à éradiquer ? Sagement installés au premier rang du meeting du président-candidat à Saint-Cyr-sur-Loire, Marc Laffineur, co-fondateur du courant des « Humanistes », et Maurice Leroy, membre du Nouveau centre, ont applaudi sans sourciller les élans droitiers de leur favori. De l’art de contrebalancer les mots par l’image… Après tout, si les tenants de la fibre démocrate-sociale du parti ne trouvent rien à redire, y a-t-il à redire ? Le doute s’installe. Parmi les militants, il y en a bien qui trouvent que « Sarko y va un peu fort », mais de là à le condamner de but en blanc… « Il fait ce qu’il peut pour qu’on gagne, on ne peut pas lui reprocher », scande une Jeune pop. Sauf que la stratégie politique n’excuse pas tout. « Tout cela ne mérite pas tous les hauts le cœur dont vous faites tous état, s’insurge Hervé Morin, le patron du Nouveau centre. J’ai fait un an de campagne, j’ai du entendre 200 fois dans la bouche des salariés le « ras-le-bol des assistés ! », il faut bien employer les mots que les gens utilisent sinon on ne s’adresse plus qu’au monde médiatique. » Finalement, ceux qui attendaient ou espéraient un sursaut de la droite « modérée » en ont pour leurs frais et se retrouvent tel Drago, dans Le désert des tartares, à contempler l’immensité du désert idéologique dans lequel évolue le centre-droit.

Laureline Dupont, Marianne

http://www.marianne2.fr/Droitisation-le-silence-de-la-droite-humaniste-et-moderee_a217181.html

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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