Et c’est ainsi que le cousin Pons est grand

On peut toucher à Balzac ? On peut d’autant mieux qu’il vous y encourage en vous recevant chez lui. Le critique et écrivainBertrand Leclair ne se l’est pas fait dire deux fois. Il a accepté sans hésiter la proposition de la Maison de Balzac, magnifique point de vue à flanc de coteau sur la plaine de Passy depuis son promontoire de la rue Raynouard, dans le seizième arrondissement de Paris. Une expérience en fait puisqu’il s’agit de lui permettre de reprendre le Cousin Pons en l’actualisant. Quel culot ! Le profanateur n’en disconvient pas : « On peut même dire que c’est un remake, au sens où les cinéastes l’emploient, ou une reprise, comme disent les compositeurs ». Il faut oser moderniser une icône de la littérature, se demander comment vivrait Pons de nos jours, de quoi serait-il gourmand ou ce qu’il collectionnerait, et procéder à ce blasphème dans les lieux même où se réunissent les gardiens du temple, la Société des amis de Balzac et le groupe de recherche interuniversitaire d’études balzaciennes, là où le grand écrivain jeta sur le papier les lignes du Cousin Pons, symétrique de La Cousine Bette, avant de le publier en feuilleton dans Le Constitutionnel. Une réécriture eut à coup sûr horrifié les balzaciens canal historique. Mais une reprise ? Hervé Plagnol, l’éditeur du Courrier balzacien, loue le principe de cette initiative « à condition que cela conduise à quelque chose qui élargisse la lecture de Balzac plutôt que de n’être qu’un travail d’érudition » ; mais sans porter de jugement sur le choix de l’auteur en résidence dont il avoue ne rien connaître, il regrette que les balzaciens n’y aient pas été associés.

La résidence de M. Leclair chez M. de Balzac, financée par le conseil régional d’Ile-de-France, a débuté en janvier pour s’achever en septembre ; elle est ponctuée de rendez-vous ouverts au public sur réservation, mensuels avec des personnalités invitées à balzaquer en réunion (François BonPierre Rosenberg), et hebdomadaires avec la tenue d’un atelier de lecture. L’auditoire varie selon la nature des séances entre une trentaine et une dizaine de personnes. « Une première dans un Musée de la Ville de Paris » souligne Véronique Prest, responsable de ce projet destiné à faire vivre l’œuvre et à témoigner de la contemporanéité de sa vision de la société. Le chroniqueur de « La vie littéraire » ne pouvait manquer de s’y glisser. Ce ne fut pas tout à fait « chez Balzac » mais cela n’en avait pas moins de charme ; en effet, sa maison ayant récemment reçu un brutal rappel à l’ordre de l’époque, des travaux de mise aux normes électriques ont dû y être entrepris, ce qui a donc obligé les balzaciens à demander l’asile poétique à Victor Hugo, place des Vosges, puis au frères Goncourt, boulevard de Montmorency ; entre confrères, il faut s’entraider jusque dans les circonstances les plus domestiques (nos contemporains pourraient en prendre de la graine- et BHL me prêter sa villa de Tanger  pour l’été car j’ai en ce moment des travaux à la maison).

Cette variation qui mène du Cousin Pons (1847) au Bonhomme Pons (2012) apparaît comme une version interactive d’un work in progress hic et nunc (vous suivez ?). Car l’auteur s’enrichit en permanence des séances de lecture créative duCousin par de convaincantes élèves-comédiennes du conservatoire municipal du XVIème (« Joue-la comme Balzac ! »), puis de critiques de son Bonhomme après l’avoir lui-même fait résonner. Les deux premiers chapitres, intitulés « Un fastueux débris de Mai 68 » et « La machine aux gloires éphémères », convoquent Barthes & co. Certains prennent des notes, d’autres écoutent les yeux fermés (esprit de Balzac, es-tu là ?). L’exercice est réjouissant en ce qu’il entraîne aussitôt des commentaires des apprenties-comédiennes Sarah, Anne et Mathilde sur « un chapitre qui semble avoir été écrit pour le théâtre avec ses didascalies », sur les digressions et les métaphores qui se remarquent davantage à l’écoute qu’à la lecture. « Il faudrait réduire le dialogue.- Peut-être… – Et pourquoi Sylvain Pons est devenu Fernand Pons chez vous ? – Le mien est né en 1945 dans une arrière-cour de province – Mais plus personne ne s’appelle comme ça ! – Bon, je vais revoir ce chapitre…- Non, pas trop ! » En attendant d’être retravaillée, la pâte est déjà mise en ligne sur le site remue.net qui tient fidèlement registre des minutes de cet atelier. Ils évoquent les personnages comme autant de familiers. Difficile de ne pas se laisser prendre au jeu. Tout se mêle avec bonheur si bien que, de plain-pied dans l’une de ses scènes de la vie parisienne, on ne sait plus si l’on parle du texte de Balzac ou de celui de Leclair. Discrètement assise dans un coin, la romancière Camille Laurens, venue par amitié pour l’un et l’autre, pourrait le dire : « J’y entends de l’intertextualité, comme un écho des Paludes de Gide » risque-t-ellehypothèse aussitôt confirmée par l’auteur. De toute façon, un balzacologue est toujours là qui veille. Il y eut l’universitaire José-Luis Diaz ; et cette fois, il suffit effectivement que l’on s’interroge sur la place des arts divinatoires dans cette œuvre pour que Brigitte Mera, consultante au cabinet Rastignac, fournisse une réponse précise et érudite : « Il possédait un don de seconde vue et s’en inquiétait » dit-elle avant de commenter un dédoublement qui ferait du livre un roman fantastique aux antipodes du label réaliste qui colle à son auteur.

Le remake sera peut-être un jour en librairie : « On verra » concède Bertrand Leclair pour qui le rapport à la vérité, et non pas simplement la vérité, prime sur tout le reste dans l’ensemble de l’œuvre de Balzac. Et c’est ainsi que Pons est grand.

Pierre Assouline, La république des livres

http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/05/13/et-cest-ainsi-que-le-cousin-pons-est-grand/

About Marc Leprêtre

Marc Leprêtre is researcher in sociolinguistics, history and political science. Born in Etterbeek (Belgium), he lives in Barcelona (Spain) since 1982. He holds a PhD in History and a BA in Sociolinguistics. He is currently head of studies and prospective at the Centre for Contemporary Affairs (Government of Catalonia). Devoted Springsteen and Barça fan…
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